Le pharmacien d'hôpital, ce méconnu

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  • Le 5 décembre 2011

  • Mathieu-Robert Sauvé

Le service de pharmacie de l'Hôpital Sainte-Justine dans les années 40 (photo: Archives du CHU Sainte-Justine)Nous sommes à la pharmacie du CHU Sainte-Justine. Autour de nous, des milliers de comprimés, solutés, granules et petites pilules dans tous les formats et toutes les couleurs. Une usine de haute technologie qui alimente jour et nuit et 365 jours par année les étages supérieurs où sont alités les patients. «Notre équipe prépare environ 1,4 million d'ordonnances annuellement», dit le directeur du département de pharmacie de l'établissement hospitalier, Jean-François Bussières.

 

Cet environnement n'a rien à voir avec la pharmacie du quartier où l'on se présente avec son ordonnance après avoir franchi des sections d'objets de consommation. La pharmacie hospitalière, c'est un monde à part. L'équipe de Jean-François Bussières compte 110 personnes! On y fait de l'enseignement universitaire et de la recherche, en plus d'y prodiguer des soins.

Ce monde à part, M. Bussières le présente avec l'historienne Nancy Marando dans l'ouvrage De l'apothicaire au spécialiste, qui retrace l'histoire de la pharmacie hospitalière au Québec. Commandé par l'Association des pharmaciens des établissements de santé du Québec, l'ouvrage de 550 pages est le premier sur ce thème. On y trouve, outre une narration dans un style accessible et vivant, des centaines de photos d'époque qui illustrent à merveille l'évolution de la discipline.

De préférence à la pharmacie communautaire, M. Bussières a choisi la pharmacie hospitalière aussitôt qu'il est sorti de l'Université Laval, en 1988. Un choix qu'il n'a jamais regretté. «Pourtant, ce secteur est en sérieuse pénurie de main-d'œuvre. Il manquerait 20 % de personnel dans les hôpitaux du Québec», fait-il observer. Les raisons? Une méconnaissance du milieu, beaucoup plus stimulant qu'il y parait... et la rémunération, inférieure à celle du secteur privé.

Modestes débuts

En Nouvelle-France, médecins, chirurgiens et pharmaciens, qu'on appelle «apothicaires», accomplissent «à peu près les mêmes actes», rappellent les auteurs. C'est l'époque des saignées et des pansements imbibés de concoctions douteuses. Les débuts sont difficiles pour les ancêtres de Jean Coutu.

Moins nombreux que les médecins, les pharmaciens doivent s'approvisionner chez les communautés religieuses, qui les voient venir d'un mauvais œil, ce qui limite le nombre de médicaments à leur disposition. L'immigration de spécialistes en souffre. De 1788 à 1875, les médecins obtiennent le renforcement du contrôle qu'ils exercent sur les médicaments afin d'éviter l'installation de charlatans sur le territoire. Cela n'arrange pas le cas des spécialistes des médicaments, qui demeurent rares chez nous.

La date la plus importante dans l'histoire de la pharmacie québécoise est sans doute 1875. «C'est à ce moment qu'on instaure la première Loi sur la pharmacie», relate Jean-François Bussières. Elle donnera aux professionnels leur première valorisation gouvernementale. On leur reconnait enfin un champ d'exercice propre, distinct de celui des médecins.

Cette loi, qui subsistera jusqu'en 1963, permettra la mise en place d'un code d'éthique et ouvrira la porte à une progression accélérée de la discipline.

Jean-François Bussières et Nancy Marando700 heures de travail

De nos jours, la multiplication des grandes chaines de pharmacies communautaires fait de l'ombre à la pharmacie hospitalière, pourtant bien antérieure. «Alors que les apothicaires sont intégrés aux hôpitaux à compter du IXe siècle dans le monde arabe, il faut attendre au XIIe siècle pour qu'un tel modèle soit implanté en Europe. Jusque-là, la préparation des remèdes dans les établissements européens relève surtout des moines qui hébergent les visiteurs dans leurs infirmeries», apprend-on dans le livre.

L'idée de séparer médecine et pharmacie progresse très tôt sur le continent européen, mais en Grande-Bretagne les changements sont plus lents. La sécularisation du réseau sera bien entamée au tournant du 19e siècle, mais pas au Québec, où les hôpitaux resteront plus longtemps sous la responsabilité des communautés religieuses. Ici, l'apothicaire est le plus souvent une apothicairesse et elle occupe un rôle névralgique.

En plus de ses fonctions liées à l'approvisionnement en médicaments et à leur préparation (elle voit aussi très souvent à la stérilisation du matériel et prépare les salles d'opération), elle participe activement à l'administration des soins aux patients. «Son rôle l'amène à côtoyer des médecins, que ce soit lors des tournées médicales, où elle accompagne le médecin et note les ordonnances, ou en salle d'opération, où elle assiste parfois le chirurgien.»

Certaines avaient leurs humeurs. Ainsi, dès 1825, l'Hôtel-Dieu de Québec devra prendre des dispositions pour éviter les désagréments causés par quelques fortes têtes. «Si certaines apothicairesses prennent plus de liberté dans l'exécution de leurs tâches, c'est souvent à l'encontre des règlements en vigueur dans l'établissement qui reconnaissent l'autorité du médecin dans le choix du traitement à administrer.»

Aujourd'hui, les 7677 membres de l'Ordre des pharmaciens du Québec jouissent d'un statut professionnel et s'apprêtent à obtenir du gouvernement un droit limité de prescription. Une partie de ceux-ci, qui pratiquent en milieu hospitalier (environ 1300 personnes), recevront un exemplaire du livre, ce qui leur permettra d'en apprendre davantage sur le passé de leur profession.

La recherche et la rédaction de l'ouvrage, qui ont demandé environ 700 heures de travail à Jean-François Bussières (sans compter celles de la coauteure), «découlent de la volonté de nous faire reconnaitre comme spécialistes», mentionne M. Bussières. L'histoire, on s'en doute, est l'une de ses passions.

Le livre n'est pas vendu en librairie, mais peut être consulté intégralement, et gratuitement, sur Internet.

Mathieu-Robert Sauvé

 

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