Les moments sombres de l'histoire forgent l'identité collective

  • Forum
  • Le 12 décembre 2011

  • Daniel Baril

Le débarquement de l'armée anglaise à Québec en 1759, un évènement menaçant mais rassembleur pour les francophones.Il y a exactement un an, Le Devoir publiait les données d'un sondage montrant que le référendum de 1995 était le moment «le plus important pour l'identité québécoise contemporaine». Venait en deuxième place la Révolution tranquille.

 

Curieusement, ces deux épisodes de l'histoire récente ne ressortent pas comme étant des moments déterminants chez les francophones lorsqu'on leur demande d'évaluer l'importance des évènements historiques ayant contribué à façonner leur identité.

«Intuitivement, on s'attendrait à ce que les évènements historiques positifs contribuent à renforcer la cohésion de groupe et l'estime collective. Certains auteurs ont avancé des hypothèses en ce sens, mais nos travaux montrent que ce sont plutôt les périodes représentant une menace pour le groupe, appelées “périodes de privation collective”, qui jouent ce rôle», affirme Roxane de la Sablonnière, professeure au Département de psychologie de l'Université de Montréal.

Consensus sur les faits historiques

Pour arriver à ces résultats, la chercheuse et son équipe ont d'abord demandé à deux groupes de francophones et d'anglophones de relater l'histoire de leur groupe linguistique afin de faire ressortir ce qu'ils considéraient comme des étapes cruciales dans l'élaboration de leur sentiment d'appartenance linguistique.

«Il en est ressorti un très grand consensus relativement aux étapes retenues par chacun des groupes», précise Roxane de la Sablonnière. Les cinq grandes étapes sont la découverte et la colonisation du Nouveau Monde; la lutte entre les colonies françaises et anglaises, incluant la guerre de la Conquête qui a débutée en 1754; la période du duplessisme; la Révolution tranquille et ses suites allant jusqu'aux années 90; et la période actuelle marquée par la diversification ethnique.

Dans un deuxième temps, les chercheurs ont demandé à deux autres groupes de sujets d'évaluer si leur communauté linguistique avait été avantagée ou désavantagée par rapport à l'autre communauté au cours de chacune de ces périodes. Les questions portaient entre autres sur les droits sociaux, l'influence politique, la prospérité économique ou encore l'essor de la langue et de la culture.

Les participants de l'étude devaient aussi remplir un questionnaire mesurant le degré de cohésion sociale qu'ils attribuent à leur groupe linguistique ainsi que l'estime qu'ils éprouvent à l'égard de ce groupe.

Pour les francophones, le moment où la menace perçue semble être la plus importante est celui de la Conquête. Vient en deuxième lieu la période de Duplessis. La Révolution tranquille et la période actuelle sont pour leur part évaluées positivement.

Roxane de la SablonnièrePour les anglophones, la période de privation collective la plus forte est celle de la Révolution tranquille. La période de la Conquête leur parait positive, de même que celle du duplessisme.

Il est saisissant de remarquer comment l'évaluation de ces grandes étapes historiques donne des figures diamétralement opposées selon le groupe linguistique (voir la figure ci-dessus). S'il y a consensus sur les faits historiques marquants, la marque laissée par ces évènements est inversée selon le groupe.

Les périodes sombres façonnent la cohésion

Corrélées avec l'évaluation de la cohésion du groupe linguistique et de l'estime à l'égard de ce groupe, ces données font ressortir un aspect étonnant de la construction de l'identité collective.

«Pour les francophones, la privation ressentie face à la Conquête et, pour les anglophones, le même sentiment de menace éprouvé lors de la Révolution tranquille sont positivement corrélés avec les sentiments de cohésion et d'estime collective, affirme Roxane de la Sablonnière. Plus ces époques sont évaluées négativement, plus le sentiment de cohésion est fort et c'est cette forte cohésion qui influe sur la fierté du groupe linguistique. Ce sont donc les périodes menaçantes qui forgent l'identité collective.»

Dans les périodes d'adversité, le groupe resserre donc ses liens pour affronter l'épreuve. Pour la chercheuse, ces résultats qui vont à l'encontre du présupposé voulant que les périodes sombres aient un effet négatif sur l'identité sociale ne sont pas en soi une révélation. D'autres travaux qu'elle a menés en Afrique du Sud et au Kirghizistan ont révélé la même chose.

«Les travaux de recherche antérieurs qui avaient tendance à voir les périodes menaçantes comme étant négatives pour l'identité et l'estime du groupe ne prenaient en considération qu'un seul évènement historique et ont donné des résultats mitigés, explique-t-elle. Notre étude a donné des résultats solides parce que nous avons pris en compte toute l'histoire liée au groupe linguistique.»

Fait à remarquer, les données montrent que la période actuelle, tant chez les francophones que chez les anglophones, se rapproche du point neutre. Selon l'interprétation que propose Roxane de la Sablonnière, cette convergence serait due au fait que les deux groupes linguistiques perçoivent qu'il y a moins de différences entre eux actuellement que lors des périodes historiques passées.

Cette étude a été publiée dans le dernier numéro du British Journal of Social Psychology.

Daniel Baril

 

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