Quand la médecine rencontre la musique

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  • Le 12 décembre 2011

  • Mathieu-Robert Sauvé

La première fois qu'Alain Gagnon aperçoit Anne Robert, c'est dans la salle d'attente de l'hôpital Notre-Dame. Elle est plongée dans l'étude d'une partition musicale. «Spontanément, je l'ai abordée en lui disant que j'étais aussi musicien», raconte le chirurgien, qui enseigne à la Faculté de médecine de l'Université de Montréal.

 

Enseignante au Conservatoire de musique de Montréal et chargée de cours à la Faculté de musique de l'UdeM, la violoniste ne fréquente pas le service d'oncologie du CHUM de gaité de cœur. Après avoir survécu à un cancer du sein, elle est confrontée à la décision de sa vie: subir ou non l'ablation préventive des organes où pourrait se manifester un nouveau cancer potentiellement mortel. Porteuse du gène BRCA2, ses risques de souffrir d'un cancer du sein ou de l'ovaire sont évalués à 85 %.

La visite préopératoire convainc la musicienne des avantages de la mesure préventive. L'opération est pratiquée en décembre 2010: pendant plus de 17 heures, l'équipe médicale procède à l'ablation des seins et des ovaires puis à la reconstruction mammaire. C'est à cette dernière étape qu'intervient le Dr Gagnon, qui lui a promis qu'ils joueraient ensemble après l'intervention.

«L'opération n'a pas été facile, je l'avoue. Il y a des personnes qui ont de petits vaisseaux sanguins, rendant la chirurgie plus délicate. C'était le cas», se rappelle le Dr Gagnon, qui est l'un des seuls, au Québec, à pratiquer la reconstruction DIEP (pour deep inferior epigastric perforator), une technique rapportée d'Europe après son postdoctorat en 2005. L'intervention est malgré tout couronnée de succès.

Après son hospitalisation, l'état de santé de la patiente s'améliore rapidement. Au point où elle peut recommencer à jouer du violon quelques semaines plus tard. Chose promise, chose due: ils se fixent rendez-vous pour une répétition. «La première pièce que nous avons jouée est la sonate pour violon et piano Le printemps, de Beethoven. C'était pour moi un duo hautement symbolique qui signifiait la renaissance, le renouveau», dit Mme Robert.

Immédiatement, le courant passe entre les deux musiciens. «Rarement a-t-on la chance de vivre une telle connexion, mentionne Anne Robert, qui possède une solide expérience en musique de chambre. Je ne saurais dire si c'est en raison de l'expérience que nous avons connue ou parce que nous avions des personnalités compatibles; il reste que nous avons beaucoup de plaisir à jouer ensemble.»

Elle tente une autre explication: le Dr Gagnon est un homme très sensible et à l'écoute de ses patientes. Une qualité appréciable pour un chambriste.

De La Sarre à Montréal

Dès sa petite enfance à La Sarre, en Abitibi, Alain Gagnon impressionne par sa dextérité au clavier. À l'âge de 12 ans, ses parents l'envoient étudier la musique à l'école Pierre-Laporte, de Montréal. «Je me suis senti un peu perdu, au début, comme pensionnaire dans la grande ville. Mais je me suis adapté en suivant le parcours classique d'un musicien qui se destine à une carrière de soliste.»

Ce n'est qu'à la fin de son baccalauréat en musique qu'il se met à douter. Effrayé par le caractère hautement compétitif de la scène musicale professionnelle et attiré par la science, il lâche tout et se réoriente.

Pour entrer en médecine, les études en musique ne suffisent pas. Il faudra retourner au cégep et suivre un programme d'études en sciences pures avant d'obtenir un baccalauréat en biochimie pour être enfin admis à la Faculté de médecine de l'Université McGill. Un vrai parcours du combattant. «Je ne l'ai jamais regretté», déclare aujourd'hui le père de quatre enfants.

Communiquer par l'art

La rencontre d'Anne Robert a été pour lui l'occasion de reprendre l'étude du piano de façon plus systématique. «Je suis à mon aise dans les répertoires baroque et classique, mais notre programme, qui inclut des pièces plus modernes, m'a forcé à répéter comme jamais.»

Le duo a donné un premier concert à guichets fermés le 15 octobre au Conservatoire de musique de Montréal en présence du directeur général du CHUM, Christian Paire. Un comédien, Jonathan Morin, lit des extraits d'œuvres poétiques entre les pièces. Le concert s'articule autour de l'expérience d'Anne Robert face à la maladie. Ça va de l'insouciance (Mozart) à la renaissance (Beethoven) en passant par l'angoisse (Janacek), la souffrance (Piazzola) et le retour à la vie (Bach). Le programme comprend une improvisation du pianiste. Au cours d'une prestation récente, il a improvisé sur le prénom «Anne», transposé sur les notes de la gamme.

Un livre et un disque sont en préparation. «J'avais depuis longtemps envie d'offrir aux patientes un outil de communication fiable pour qu'elles comprennent bien les enjeux de leur maladie. Souvent, les gens consultent des sources plus ou moins fiables sur Internet. Ici, on aura un ouvrage complet et bien documenté», signale le Dr Gagnon.

La série de concerts est également une occasion d'amasser des fonds pour le projet, baptisé Continuum. La prochaine apparition du duo aura lieu le 22 février au Conservatoire de musique de Montréal.

Mathieu-Robert Sauvé

 

Voir le clip

La patiente d'Alain Gagnon
(Durée : 3 min 55 s)

 

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