Le Québec lutte efficacement contre la pauvreté

  • Forum
  • Le 16 janvier 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

«Le 1 %, c'est moi!» dit Alain Noël à sa classe d'une centaine d'étudiants du cours Politiques sociales au Département de science politique de l'Université de Montréal. «Après tout, c'est vraisemblable, poursuit-il. On sait que la richesse est concentrée chez cette mince frange de la population qui correspond assez bien à mon profil: homme âgé de plus de 50 ans, nanti au milieu d'un groupe dont le revenu moyen est bas.» 

Le «1 %», c'est d'abord une méthodologie d'économistes britanniques et français (Tony Atkinson, Thomas Piketty et Emmanuel Saez) qui cherchaient un point de comparaison universel pour étudier les inégalités sociales. Leurs résultats ont été publiés en 2007 et ont eu un retentissement énorme.

Au Canada, ce groupe fortuné empochait presque 18 % des revenus annuels dans les années 20. Durement éprouvés par la Grande Dépression et la guerre, puis modérés par le contexte politique et social des décennies suivantes, les Canadiens les plus riches ne touchaient plus que 8 % de la richesse en 1980. «Les dernières statistiques de l'Organisation de coopération et de développement économiques [OCDE] nous ramènent toutefois aux années 40: plus de 13 % de la richesse collective serait maintenant entre les mains des riches au Canada», explique M. Noël.

La beauté de cette approche est qu'elle peut s'appliquer autant dans les pays industrialisés que dans ceux en développement. «Cette idée a eu un effet considérable d'un bout à l'autre de la planète; un beau cas de transfert de connaissances», commente le politologue. Les militants du mouvement Occupons Wall Street en ont fait leur crédo. On pouvait lire sur leurs affiches «Nous sommes les 99 %».

Qui forme ce «1 %»? Au Québec, ce sont probablement des propriétaires ou des dirigeants de grandes entreprises capables de faire voter leur salaire, des présidents-directeurs généraux de grosses sociétés et quelques banquiers. Toutefois, chez nous, les riches demeureraient un peu moins riches qu'ailleurs au Canada et aux États-Unis.

Alain NoëlLes gouvernements peuvent agir

Comment calcule-t-on la répartition de la richesse au sein d'une population? C'est une question difficile. «Prenez le revenu moyen d'un groupe de personnes dans un endroit public. Facile. Mais si Bill Gates entre dans la pièce, tout à coup ces individus deviennent tous millionnaires... en moyenne. Rien n'a pourtant changé dans leur compte en banque.»

Voilà un exemple des difficultés auxquelles se heurtent les chercheurs qui s'intéressent aux inégalités sociales. «Il faut tenir compte de multiples variables quand on veut calculer des réalités en apparence aussi simples que la pauvreté, observe Alain Noël, qui préside le Centre d'étude sur la pauvreté et l'exclusion (CEPE). Lorsqu'ils conseillent les gouvernements sur ces questions, les chercheurs doivent ainsi préciser une ligne de démarcation entre les personnes en situation de pauvreté et les autres. Mais cette ligne varie nécessairement en fonction des choix méthodologiques à propos de ce qui constitue un faible revenu dans une société donnée...»

M. Noël, qui participait au début du mois de décembre au colloque du Centre interuniversitaire québécois de statistiques sociales (CIQSS) à Montréal, mentionne que plusieurs pays s'interrogent sur les meilleures mesures permettant d'évaluer la pauvreté. «En Europe, par exemple, pour établir la privation matérielle on demande aux répondants s'ils possèdent un téléphone ou un téléviseur couleur dans leur habitation. Cette question, qui peut avoir du sens dans les pays de l'Est, ne nous apprendrait pas beaucoup sur les disparités dans les conditions de vie au Canada.»

Un rapport de l'OCDE, rendu public le 5 décembre dernier, place le Canada parmi les pays où les écarts entre les riches et les pauvres s'accentuent, fait remarquer M. Noël. «Le fossé qui sépare les riches des pauvres dans les pays de l'OCDE est au plus haut depuis plus de 30 ans», indique le communiqué de l'organisme. Au Canada, on note que le revenu moyen des 10 % les plus nantis est aujourd'hui de 103 500$, plus de 10 fois supérieur au revenu moyen des 10% les plus pauvres (10 260$).

Ce qui explique cela, ce sont en partie les changements technologiques qui ont marqué le marché du travail. La main-d'œuvre doit de nos jours être plus qualifiée, plus scolarisée pour occuper les bons emplois. «Mais il n'y a pas que cela, selon M. Noël, puisque les gains du 1% le plus riche ont peu à voir avec le changement technologique. Les gouvernements ont très certainement un rôle à jouer.»

Le rapport de l'OCDE signale d'ailleurs que le Canada a l'un des pires bilans des 29 pays étudiés en matière de politiques sociales; il est au 22e rang. «Jusqu'au milieu des années 90, le système canadien des revenus et des impôts était aussi efficace que dans les pays scandinaves en matière de répartition de la richesse [...] L'effet de cette redistribution a décliné depuis.»

Même s'il n'a pas été épargné par la vague néolibérale continentale, le Québec a cependant bien fait jusqu'à maintenant, rapporte M. Noël. «On enregistre une diminution de la pauvreté depuis le milieu des années 90.»

Les travaux du CEPE démontrent que le Québec, si l'on retient la mesure internationale la plus traditionnelle, comptait en 2004 8,5% de personnes en situation de pauvreté contre 5,4 % en Suède, 7,3 % en France, 11,6 % au Royaume-Uni, 12,3 % dans le reste du Canada et 17,3 % aux États-Unis. Si l'on compte le Canada sans le Québec, le taux national grimpe à 13,1 %.

La loi de décembre 2002, adoptée à l'unanimité à l'Assemblée nationale, le plan d'action contre la pauvreté et l'exclusion de 2004 et les politiques familiales ont eu un effet positif en ce sens. «C'est la preuve que les gouvernements peuvent changer la donne», affirme le spécialiste, qui conseille épisodiquement les élus et les hauts fonctionnaires sur ces phénomènes.

Là où l'on a connu les changements les plus spectaculaires, c'est chez les gens âgés. On comptait jusqu'à 35 % de personnes à faible revenu dans la population des 65 ans et plus dans les années 70. Ils sont à présent autour de 4 %. La sécurité de la vieillesse, le supplément de revenu garanti et le Régime de rentes du Québec ont assuré à la majorité des ainés un minimum vital.

Mathieu-Robert Sauvé

 

Sur le Web

Hommage à Paul Bernard

Paul Bernard

À la conférence internationale du CIQSS «Statistiques sociales, pauvreté et exclusion sociale», tenue à l'UQAM du 30 novembre au 2 décembre, on a rendu hommage au sociologue Paul Bernard, très engagé en recherche sur les inégalités sociales jusqu'à son décès en février dernier.

Au cours de cet hommage présidé par Christopher McAll, plusieurs personnalités ont témoigné de la contribution du chercheur: Joseph Hubert, de l'Université de Montréal, Raymond Currie, de l'Université du Manitoba, Céline Le Bourdais et Amélie Quesnel-Vallée, de l'Université McGill, Rosemary Bender, de Statistique Canada, et Guy Fréchet, du ministère de l'Emploi et de la Solidarité sociale.

M. Bernard a été à l'origine du CIQSS et était considéré comme un pionnier de la réflexion sur les inégalités sociales de santé. Titulaire d'un doctorat de l'Université Harvard, M. Bernard était professeur honoraire au Département de sociologie, où il a enseigné pendant plus de 35 ans.