L'expression faciale révèle divers aspects de la douleur

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  • Le 16 janvier 2012

  • Daniel Baril

L'expression faciale joue un rôle indispensable dans nos rapports sociaux. (Photo: iStockphoto)On sait que la douleur revêt un aspect à la fois sensoriel et affectif, cette seconde composante pouvant atténuer ou augmenter la sensation de douleur. Une douleur musculaire de même intensité ne sera pas ressentie de la même façon si elle est due à une blessure ou à la pratique intensive et volontaire d'une activité physique inhabituelle.

 

«L'intensité de la douleur peut être comparable au volume d'un son alors que sa dimension affective peut être comparée au caractère agréable ou désagréable du même son», explique Pierre Rainville, professeur au Département de stomatologie et chercheur au Centre de recherche sur le système nerveux central. Les composantes sensorielle et affective de la douleur sont intimement liées, mais peu d'études ont recherché les corrélats de ces deux facteurs dans l'expression faciale.

Intensité et émotion se lisent sur le visage

L'intérêt, pour la recherche, de réussir à bien saisir la subtilité des signaux faciaux associés à la douleur est d'en arriver à mieux décoder ce qu'éprouvent réellement les patients, notamment ceux aux prises avec des difficultés d'expression verbale.

Miriam Kunz a réalisé l'une des premières études sur ce sujet alors qu'elle était chercheuse postdoctorale au Centre de recherche de l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal (CRIUGM) sous la direction du professeur Rainville.

En recourant à des suggestions hypnotiques, Pierre Rainville a amené une vingtaine de sujets à augmenter soit l'intensité, soit l'aspect désagréable d'une sensation de chaleur produite par l'application d'une plaque chaude de trois centimètres carrés sur la jambe. Une caméra filmait le visage des sujets et les variations dans l'expression de la douleur étaient évaluées à l'aide d'un programme spécialement conçu pour analyser les mouvements des muscles faciaux.

«L'expression de la douleur présente une configuration qui la distingue de la colère, de la peine ou de l'anxiété même si certaines de ses composantes se trouvent aussi dans ces autres émotions», précise le chercheur.

L'analyse des expressions montre que le conditionnement amplifiant la sensation de douleur amène les sujets à contracter davantage les muscles autour des yeux. L'amplification émotive de la douleur cause pour sa part une contraction des muscles des sourcils et des muscles produisant la ride de chaque côté des narines qui entraine l'élévation de la lèvre supérieure.

«Ces deux aspects de la douleur sont donc encodés différemment dans l'expression faciale qui joue un rôle indispensable dans nos rapports sociaux», souligne le chercheur.

Pierre RainvilleInhibition plus grande chez les stoïques

En recourant à l'imagerie cérébrale, l'équipe de Pierre Rainville, toujours avec Miriam Kunz en tête, a voulu vérifier si l'expression faciale rendait correctement ce que le sujet éprouve réellement. Dans les milieux cliniques, une telle information est essentielle afin de pouvoir évaluer adéquatement ce qu'un patient exprime par divers signaux, qu'ils soient verbaux ou sensorimoteurs.

Trente-quatre sujets manifestant diverses intensités d'expression faciale de la douleur ont été retenus pour cette étude réalisée à l'Unité de neuro-imagerie fonctionnelle du CRIUGM. L'expérience a mis au jour deux mécanismes distincts qui entrent en action dans l'expression de la douleur.

«De façon générale, l'expression faciale est proportionnelle à l'activation cérébrale des régions nociceptives, affirme Pierre Rainville. Toutefois, les sujets stoïques chez qui l'expression faciale est faible et qui disaient ressentir la même intensité de douleur que les autres présentent une activité neuronale plus intense dans une zone du cortex préfrontal médian. D'autre part, ceux dont la réaction faciale est plus forte ont plus d'activation neuronale dans le cortex moteur primaire. La zone plus fortement activée chez les individus stoïques est donc une zone d'inhibition des réponses automatiques et non une zone d'inhibition de la douleur.»

Selon le chercheur, ces résultats apportent une base objective aux mesures subjectives de la douleur et peuvent avoir des retombées cliniques intéressantes. «En gérontologie, par exemple, il arrive que des patients en début de démence donnent l'impression d'exagérer leur expression faciale de la douleur. Le personnel peut alors avoir tendance à discréditer cette réaction et à se fier plutôt à l'évaluation verbale. Mais l'évaluation verbale peut être incohérente à cause d'une perte d'habileté à bien juger l'intensité de la douleur. L'expression faciale, même modifiée par une perte d'inhibition dans le cortex préfrontal, serait alors plus fiable.»

Ces deux recherches postdoctorales ont été publiées respectivement dans le numéro du 21 novembre de la revue Pain et dans celui du 15 juin du Journal of Neuroscience.

Daniel Baril

 

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