Geneviève Tanguay veut décloisonner le milieu de la recherche

  • Forum
  • Le 23 janvier 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Geneviève TanguayC'est pour se reposer des études en plein marécage que Geneviève Tanguay a entrepris des études en laboratoire à l'Université McGill. «J'aimais beaucoup la biologie, mais je trouvais le travail sur le terrain difficile. J'ai été particulièrement affectée par la mort de plusieurs petits rats musqués qui étaient au centre de mes recherches.

 

C'est un grand duc qui les avait tués. Des mois de travail envolés en quelques bouchées», dit en riant la vice-rectrice à la recherche, à la création et à l'innovation de l'Université de Montréal, en poste depuis le 1er novembre dernier.

Si les chercheurs sont souvent vus avec des rats de laboratoire, plus rares sont ceux qui étudient les cousins écologiques des castors, dont les peaux étaient encore considérées, au début des années 80, comme des éléments économiques majeurs des Premières Nations. «Nous cherchions à connaitre les meilleurs moyens d'aménager le territoire pour permettre la reproduction de ces mammifères tout en réduisant les agressions territoriales. Disons que mes travaux ont permis d'en apprendre plus sur ces questions, jusqu'à ce que l'oiseau de proie s'attaque à mes sujets de recherche.»

Elle a pris gout aux laboratoires en travaillant dans le domaine de la parasitologie et a été naturellement menée à envisager une carrière universitaire. Mais l'étudiante engagée, qui avait représenté ses collègues dans divers comités nationaux, se dirigera plutôt vers la politique scientifique. «J'ai renoncé à une carrière universitaire quand j'ai compris que je serais peut-être plus utile dans l'administration. Je voyais les possibilités extraordinaires pour le déploiement de la recherche faite par nos chercheurs. J'avais aussi eu l'occasion de mesurer la charge de travail qui leur incombait pour faire valoir leurs projets.»

Après plusieurs années passées à Ottawa et à Québec, dont cinq ans au ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation du Québec (MDEIE), elle constate que la réalité de la recherche a fortement évolué dans le sens d'une mise en commun positive des atouts, parfois grâce à des politiques qu'elle a contribué à élaborer, que les chercheurs québécois ont décidément fait leur marque, mais elle avoue que les procédures ne se sont pas simplifiées pour autant! «Il y a beaucoup de grogne au sein de la communauté quant à la lourdeur des tâches administratives lorsqu'on fait de la recherche. Mais il faut préciser que ce sont aussi les comités de pairs eux-mêmes qui exigent des détails sur les demandes présentées. C'est un cercle vicieux dont on ne sort pas. Et puis, la reddition de comptes s‘est aussi imposée au fil du temps!»

Entrée à l'UdeM

Pour la nouvelle vice-rectrice, l'arrivée à l'Université de Montréal revêt un caractère particulier. Geneviève Tanguay a été la première surprise lorsque le recteur, Guy Breton, a fait appel à ses services pour succéder à Joseph Hubert. «Je découvre un monde très différent de celui que j'ai connu à Québec, indique-t-elle. Ici, enfin, je rencontre quotidiennement des chercheurs. Rien ne me plait davantage que de voir cette étincelle dans leurs yeux lorsqu'ils m'expliquent l'objet de leurs travaux, leurs résultats et leurs idées pour l'avenir.»

Familiarisée avec la métropole québécoise, c'est ici qu'elle a mené toutes ses études universitaires, fréquentant l'Université Concordia pour son baccalauréat et l'Université McGill pour sa maitrise et son doctorat. En 1989, elle devient analyste à l'Association des universités et collèges du Canada, et passera en 1991 au Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada.

Ancienne secrétaire générale du Fonds FCAR et ex-présidente de l'Acfas, Mme Tanguay occupait depuis 2007 le poste de sous-ministre adjointe de la Recherche, de l'Innovation, de la Science et société au MDEIE. Elle ne cache pas que, pour elle, le milieu de la recherche a beaucoup à gagner à tisser des liens avec les organisations et les entreprises. Et ces dernières doivent mieux comprendre l'importance des investissements en recherche et développement, ajoute celle qui fut aussi vice-présidente au développement au Centre québécois de valorisation des biotechnologies entre 2002 et 2007. Cela vaut également  pour l'innovation sociale.

«La productivité des entreprises pourrait s'améliorer si celles-ci se tournaient davantage vers la recherche universitaire et les possibilités de transfert qu'elle recèle dans une variété de domaines, signale-t-elle. L'État fait sa part; au Québec, les crédits d'impôt en recherche et développement sont parmi les plus généreux. À ce chapitre, nous perdons du terrain parce que nous sommes imités par d'autres pays: la France, l'Espagne et le Mexique.»

Elle insiste également sur l'importance accordée à la recherche fondamentale, sur laquelle s'appuient de nombreuses découvertes appliquées de demain.

Intégration et consolidation

Au MDEIE, Mme Tanguay était chargée de l'application de la première Stratégie québécoise de la recherche et de l'innovation, dont le budget global atteignait 1,2 milliard de dollars sur quatre ans; son équipe a rédigé la seconde version de cette stratégie, légèrement bonifiée (1,1 milliard sur trois ans), lancée en 2010. Sa fierté est d'avoir réuni des forces autour de projets mobilisateurs tels que la médecine personnalisée, l'avion vert ou l'autobus électrique. Selon elle, l'avenir de l'UdeM passe par l'interdisciplinarité et l'intersectoriel. «Il faut briser les silos tant à l'intérieur de l'Université qu'à l'extérieur. Nous avons un bassin extraordinaire de chercheurs à l'Université de Montréal, l'École Polytechnique et HEC Montréal. Nous avons déjà des partenaires et nous pouvons en rallier bien plus compte tenu de la qualité et de l'originalité de nos travaux.»

L'Université de Montréal se positionne très favorablement auprès des grands organismes subventionnaires canadiens. Pourtant, mentionne la vice-rectrice, «je ne suis pas certaine que l'Université de Montréal et ses écoles affiliées sont reconnues à leur juste valeur au Canada, ni même au Québec. C'est notre responsabilité de promouvoir nos forces et nos succès.»

Affirmant «revenir à ses premières amours», la nouvelle vice-rectrice estime que l'équipe de direction en place est capable d'accroitre le dynamisme de l'UdeM. «Le campus d'Outremont et son pavillon des sciences, l'École de santé publique et son institut de recherche, le CHUM, toutes ces initiatives sont très stimulantes.»

De plus, elle hérite d'un nouveau vocable dans son vice-rectorat : création. «Il y a tout un pan de la recherche ici, celui lié à la création proprement dite, qui doit être mis en lumière. Cela dit, la créativité est une qualité importante pour tous les chercheurs comme ce l'est pour les artistes», déclare la fille de Thérèse Brassard, l'une des rares artistes à avoir vécu de son art au Québec. Le Musée national des beaux-arts du Québec possède plusieurs œuvres de celle qui fut l'élève de Jean-Paul Lemieux et Jean Dallaire notamment. Édith Piaf, la reine d'Angleterre et le pape Jean-Paul II ont reçu de ses émaux sur cuivre.

Mathieu-Robert Sauvé

 

Sur le Web