Comment annonce-t-on un décès aux urgences?

  • Forum
  • Le 6 février 2012

  • Marie Lambert-Chan

Paul-André Lachance«Je suis au regret de vous apprendre que votre mari est décédé...» L'annonce d'une mort est très souvent pénible pour les médecins qui, encore aujourd'hui, reçoivent rarement de formation sur ce sujet. Bien sûr, on leur enseigne de plus en plus la communication, mais l'art de transmettre cette mauvaise nouvelle à des proches se peaufine avec les années d'expérience. Cependant, tous ne semblent pas y parvenir: le taux de satisfaction des familles à l'égard des interventions du personnel médical aux urgences dans le cas d'un décès oscille entre 30 et 70 %.

«Il est connu que les proches se souviennent longtemps de l'attitude adoptée par les professionnels de la santé, surtout s'ils font preuve de froideur», observe Paul-André Lachance, professeur adjoint à la Faculté de médecine de l'Université de Montréal, qui a exploré dans son mémoire les méthodes employées par des médecins et des infirmières dans les urgences pour communiquer un décès.

Il a interviewé quatre médecins et quatre infirmières du service des urgences de l'Hôpital de la Cité-de-la-Santé à Laval – où lui-même exerce comme urgentologue – qui sont intervenus plus de 2000 fois dans l'annonce d'un décès . Tous adoptaient une structure d'annonce uniforme. «Au début de l'entretien, ils affirmaient qu'une telle intervention exigeait beaucoup de flexibilité de leur part et qu'ils adaptaient leur discours en fonction des besoins de la famille, raconte-t-il. Mais à la fin, ils se rendaient compte qu'également leur annonce se faisait selon un procédé précis.»

Annoncer un décès aux urgences est une mission qui requiert beaucoup de doigté et qui gagne à être planifiée jusqu’à un certain point. (Photo: iStockphoto)L'annonce d'un décès est toujours le fruit d'un travail interdisciplinaire. L'infirmière conduit systématiquement les proches dans une salle familiale, puis revient soutenir la famille quand le médecin s'est acquitté de sa tâche. Le médecin passe en moyenne une dizaine de minutes avec les proches. «C'est peu, mais c'est suffisant pour donner les renseignements nécessaires, croit-il. L'attitude importe davantage. Des études ont démontré qu'un médecin qui s'assoit dégage une meilleure impression que celui qui reste debout près de la porte.»

Trois médecins interviewés sur quatre disaient commencer toujours la discussion par une question du type «Que savez-vous?» «Cela a carrément changé ma pratique, affirme le Dr Lachance. Jusqu'à tout récemment, je faisais tout de suite la chronologie des manœuvres effectuées sur le patient, pensant que la famille voulait être informée sans délai.»

Au contraire, le professeur a réalisé que les proches ont besoin de ce moment pour s'exprimer. Il a pu confirmer ses soupçons en validant ses données auprès d'un deuxième groupe de médecins et d'infirmières travaillant aux services des urgences de Kingston. «Ces médecins avaient la même méthode que moi et ont reconnu que, la moitié du temps, la famille les interrompait, ce qui ne se produisait presque jamais dans le cas du premier groupe.»

Objectif: réorganiser la famille

Bien que les intervenants utilisent une structure d'annonce uniforme, ils refusent qu'un protocole soit établi pour faire part d'un décès. «Ils ont souligné la nécessité de faire preuve d'empathie et de flexibilité, des compétences qui s'acquièrent avec le temps et non avec un protocole», remarque le Dr Lachance.

Le professeur en a pris note afin de créer un modèle pédagogique destiné aux médecins résidents et aux futures infirmières, «ce qui devrait les aider à développer ces habiletés», précise-t-il.

Le Dr Lachance recommande d'abord de leur enseigner le déroulement de l'annonce. «Le séjour de la famille aux urgences se divise en huit étapes: l'arrivée du patient, l'arrivée de la famille, l'annonce du décès, la réaction émotionnelle vive des proches, les questions posées au médecin et le soutien apporté par l'infirmière, l'accompagnement près du corps, les obligations administratives et enfin le départ de la famille», énumère-t-il.

Les étudiants apprendront comment demeurer flexibles à l'intérieur de ce cadre. «Ils devront repérer ce que j'appelle les nœuds décisionnels, c'est-à-dire les signaux qui indiquent qu'ils peuvent passer à l'étape suivante, explique-t-il. Par exemple, quand les membres de la famille apprennent la mort de leur proche, il n'y a rien d'autre à faire qu'attendre que le calme revienne. Quand on voit que la famille se tourne vers nous pour nous questionner, il est temps de rétablir la communication.»

Le Dr Lachance propose aussi de fixer un objectif à atteindre pour les médecins et les infirmières. «Il est souvent rapporté qu'une annonce mal faite peut entrainer un deuil pathologique. Bien que cela n'ait jamais été prouvé, il n'en reste pas moins qu'une pression insoutenable s'exerce sur les professionnels de la santé. Sachant qu'un tel épisode engendre une certaine dysfonction chez les proches, je suggère plutôt qu'on vise la réorganisation de la famille avant son départ des urgences. C'est un objectif concret, raisonnable, qui peut être évalué facilement si on l'enseigne.»

Ce modèle demeure pour le moment théorique, mais pourrait devenir réalité. Le Dr Paul-André Lachance espère pouvoir le présenter sous forme d'atelier à l'International Conference on Communication in Healthcare qui aura lieu à Montréal en 2013.