La cyberintimidation aggrave l'intimidation directe

  • Forum
  • Le 6 février 2012

  • Daniel Baril

En décembre dernier, tout le Québec était atterré par le suicide de la jeune Marjorie Raymond, une adolescente de Sainte-Anne-des-Monts victime d'intimidation pendant plusieurs années à l'école. Dans une lettre adressée à ses proches, elle liait directement son geste au contexte d'intimidation devenu pour elle insoutenable.

 

La jeune fille n'était pas la cible de moqueries et de dénigrement qu'à l'école mais aussi dans les médias sociaux, où les agresseurs semblent pouvoir agir en toute impunité.

«La cyberintimidation obéit aux mêmes principes que l'intimidation directe, mais les techniques utilisées augmentent les risques de commettre des gestes antisociaux», affirme François Bowen, professeur au Département de psychopédagogie et d'andragogie et vice-doyen à la recherche à la Faculté des sciences de l'éducation.

Surtout des insultes

François Bowen définit l'intimidation comme une série d'actes délibérés, à caractère agressif, visant à nuire physiquement, socialement ou psychologiquement à une autre personne en vue de la dominer, de la contrôler ou de porter atteinte à son intégrité physique ou psychologique.

«L'intimidation se nourrit de la peur des victimes et du silence des témoins, que ce soit les parents, les éducateurs ou les autres élèves, faisait valoir le professeur à une conférence le 27 janvier dernier devant les étudiants du Département de kinésiologie. Le contexte social joue donc un rôle important dans la prévention ou le traitement du problème.»

François BowenLe conférencier a livré une série de données tirées d'une vaste étude sur la violence à l'école, étude dirigée par son collègue Michel Janosz et réalisée auprès de 6000 élèves de 55 écoles primaires et de 57 000 élèves de 97 écoles secondaires de toutes les régions du Québec.

De toutes les formes de violence, l'insulte de dénigrement est celle qui est le plus souvent rapportée par les élèves. Près de 40 % des jeunes du primaire disaient en avoir été victimes au cours des deux semaines précédant la collecte de données. Par ailleurs, quelque 25 % disaient avoir été l'objet de menaces, 5 % avaient subi une agression physique et un même pourcentage était la cible de taxage. La fréquence de ces actes variait de une à quatre fois au cours de la période visée.

Plusieurs élèves ont par ailleurs affirmé être la cible de ces actes d'intimidation de façon répétée. Vingt-quatre pour cent des garçons du secondaire, par exemple, ont dit subir régulièrement de la violence verbale et près de 5 % être victimes de taxage à répétition.

La cyberintimidation

Le cyberespace crée pour sa part un nouvel environnement pour l'expression de la violence entre les jeunes et cet environnement a ses propres caractéristiques. «On observe d'une part une grande diversité de plateformes, que ce soit les courriels, les messages textes sur téléphone cellulaire, les médias sociaux comme Facebook ou MySpace, les forums de discussion et les blogues, souligne François Bowen. La diffusion et la propagation de contenus intimidants peuvent ainsi se faire sur une très vaste échelle et en très peu de temps tout en offrant une apparence d'anonymat.»

La cyberintimidation est donc plus sournoise et moins visible que l'intimidation directe. Ces technologies font qu'elle est très difficile à contrer. Une fois le mal fait, il sera très ardu de rétablir l'honneur et la réputation de la personne. Selon une étude canadienne de 2005, 21 % des jeunes d'âge scolaire disent en avoir été victimes à plusieurs occasions et le phénomène est à la hausse.

Peu importe ses formes, les conséquences de l'intimidation peuvent être dramatiques. Si toutes les victimes ne commettent pas le geste fatidique de Marjorie Raymond, elles présenteront toutes des séquelles: peur, sentiment d'isolement, faible estime de soi, démotivation, sentiments dépressifs, idéations suicidaires et risque de devenir soi-même un agresseur. En plus de blessures dans les cas d'agressions physiques et de pertes matérielles dans les cas de taxage.

«L'étude montre que les sentiments de sécurité, de bienêtre, d'appartenance et de justice sont émoussés chez les victimes par rapport à ceux des élèves qui n'ont pas subi d'intimidation. Il en résulte des problèmes de comportement et d'indiscipline», mentionne le chercheur.

Les suites peuvent être négatives même pour les agresseurs. «Les agresseurs risquent d'accroitre leurs comportements destructeurs s'ils sont encouragés ou soutenus par leur entourage. Cette escalade les place sur une trajectoire déviante où ils courent le risque d'être victimes à leur tour d'actes agressifs et antisociaux. Il n'est en effet pas rare de constater que des victimes d'intimidation sont aussi des agresseurs.»

La tolérance zéro est un principe à retenir, mais il ne suffit pas d'en parler, indique François Bowen. Pour contrer le fléau, il faut compter sur la collaboration et la concertation de tous, que ce soit les élèves, les enseignants, la direction, les parents et les policiers. «On voit que l'intimidation diminue lorsque les élèves n'encouragent plus ces comportements chez leurs pairs et que les parents interviennent. Il faut donc se conscientiser, conscientiser les autres et savoir repérer les situations de conflit qui risquent de dégénérer en harcèlement et en intimidation.»

Daniel Baril

 

Sur le Web