Les femmes sont-elles plus sensibles à la douleur?

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  • Le 6 février 2012

  • Daniel Baril

Les chercheurs se sont demandé si des éléments biologiques ou des facteurs psychologiques, incluant l’histoire de vie, pouvaient influer sur la sensibilité à la douleur.Dans les milieux cliniques, il est généralement admis, sur la base de faits documentés, que les femmes se plaignent plus souvent de douleurs récurrentes que les hommes et que ces douleurs sont plus intenses et touchent plus de régions du corps. Les femmes seraient-elles donc plus sensibles à la douleur que les hommes?

 

Les études menées en laboratoire tendent à répondre que oui, bien que les résultats ne soient pas toujours concordants. La doctorante Mélanie Racine s'est penchée sur la question en effectuant une vaste analyse des travaux réalisés sur le sujet entre 1998 et 2008, une décennie riche en recherches médicales sur les différences intersexes.

«Nous avons examiné pas moins de 172 articles – ce qui est gigantesque – portant sur diverses formes de douleurs et sur divers facteurs pouvant influer sur la perception qu'en ont les hommes et les femmes», précise Manon Choinière, professeure au Département d'anesthésiologie de l'UdeM, chercheuse au Centre de recherche du CHUM et codirectrice de cette recherche avec Gilles Dupuis (UQAM).

La conclusion qui s'en dégage est que les différences alléguées apparaissent moins étayées et moins évidentes qu'on pourrait le croire.

Pas de différences claires

L'équipe de chercheurs a d'abord analysé les travaux de laboratoire portant sur huit formes de douleurs, soit les douleurs musculaires (provoquées par l'exercice physique ou l'injection de solutions), les douleurs ischémiques (causées par des garrots), les douleurs gastro-intestinales (occasionnées par divers stimulus) ainsi que les douleurs déclenchées par le froid, la chaleur, la pression, l'électricité et par une substance irritante (capsaïcine en crème ou injectée).

Les données de ces études, réalisées auprès de sujets en santé, incluaient les mesures sur le seuil de perception de la douleur et sur l'intensité tolérée.

Il en ressort que les femmes et les hommes ont un seuil comparable de détection des douleurs ischémiques et des douleurs suscitées par le froid. Les femmes ont toutefois un seuil de détection plus bas pour les douleurs provoquées par pression. Les données ne permettent pas de tirer de conclusion quant à la détection des autres formes de douleurs.

Pour ce qui est de la tolérance, elle est moins grande chez les femmes à l'égard des douleurs thermiques (causées par la chaleur ou le froid) et des douleurs par pression. Elle est d'un niveau comparable pour les douleurs ischémiques alors qu'il n'a pas été possible d'établir une distinction marquée pour les autres douleurs.

«Ces travaux ne démontrent donc pas de direction nette et évidente dans les différences intersexes quant à la perception de la douleur», en conclut Manon Choinière, qui s'attendait à trouver des différences plus prononcées.

Manon ChoinièreFacteurs biologiques et psychosociaux

Malgré ces résultats mitigés, les chercheurs ont poursuivi leur analyse de la littérature en se penchant cette fois sur les facteurs biologiques et psychologiques qui pourraient influer sur la sensation de douleur et se traduire par une différence entre les hommes et les femmes.

Les éléments biologiques concernés sont notamment les hormones sexuelles, les neurotransmetteurs, le rythme cardiaque, la réactivité électrodermique et l'hypersensibilité des nocicepteurs. On trouve parmi les facteurs psychologiques la dépression, l'anxiété, les mécanismes de compensation ainsi que l'histoire de vie.

«L'effet des facteurs biologiques n'est pas significatif et ne montre pas de différences concluantes entre les hommes et les femmes, soutient Manon Choinière. Quant à la dépression, elle n'entraine pas de différences intersexes dans la perception de la douleur et l'effet de l'anxiété est ambigu.»

Selon la chercheuse, c'est dans les stratégies de compensation qu'il y a le plus de différences. «Les hommes adoptent des stratégies de diversion pour détourner l'attention de la douleur alors que les femmes cherchent davantage à l'interpréter, explique-t-elle. L'éducation et l'apprentissage social influent également sur l'attitude face à la douleur et amènent les hommes à être plus stoïques.»

Les expériences douloureuses passées augmentent par ailleurs la sensibilité à la douleur, mais seulement chez les femmes: plus ces expériences ont été nombreuses, plus le seuil de sensibilité est bas.

«Il faut toutefois faire preuve de circonspection dans les conclusions à tirer de ces études étant donné la diversité des méthodes utilisées», tient à préciser la Dre Choinière.

Sans remettre en question la pertinence des travaux dans ce domaine, la chercheuse se questionne sur la façon de faire des recherches en laboratoire. «Ces recherches recourent à des sujets en santé et qui sont souvent étudiants; n'y aurait-il pas lieu d'imaginer de nouveaux paradigmes de recherche qui se rapprochent plus de la réalité et qui incluraient, par exemple, des patients ainsi que des sujets de différents âges?»

Pour Manon Choinière, de nombreux travaux examinés dans cette recherche n'avaient pas la «puissance statistique» suffisante pour permettre d'établir une différence intersexe claire; le seuil pour y parvenir serait de 43 hommes et 43 femmes. «En bas de cela, on ne peut généraliser les résultats à l'ensemble de la population», affirme-t-elle.

Ces éléments pourraient expliquer en partie l'écart entre les études cliniques et les études de laboratoire.

Cette analyse paraitra dans deux prochains numéros de la revue Pain.

Daniel Baril

 

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