Maladie mentale: les policiers ont besoin d'aide sur le terrain

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  • Le 6 février 2012

  • Marie Lambert-Chan

La manière dont les policiers choisissent de conclure une intervention auprès d’un individu avec un trouble de santé mentale détermine le temps requis par l’appel. (Photo: Alessio Ricci)Au cours des 30 dernières années, le nombre d'interventions policières auprès de personnes souffrant de problèmes de santé mentale n'a cessé d'augmenter. Certains cas sont plus tragiques que d'autres, comme ceux des sans-abris Mario Hamel et Farshad Mohammadi, tombés sous les balles de la police de Montréal en 2011.

 

Mais ils demeurent extrêmement rares si l'on en croit les données d'une étude conduite par Yanick Charette, doctorant et chargé de cours en criminologie à l'Université de Montréal.

Ce dernier a élaboré un algorithme pour analyser les interventions policières dans les cas impliquant des gens aux prises avec une maladie mentale. «Nous souhaitions déterminer le temps requis selon les caractéristiques du déroulement de l'opération, explique-t-il. Le temps est une mesure d'efficacité très importante pour les policiers.» Pour ce faire, il a eu recours à la banque de données du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), dans laquelle il a sélectionné de façon aléatoire trois journées de l'année 2006.

Parmi les 8485 appels gérés ces jours-là, seulement 272 concernaient des individus atteints d'un problème de santé mentale, soit 3,2 % des interventions. Étonnamment, ce ne sont pas la gravité des symptômes ou du délit, l'abus de drogue ou d'alcool, la présence de tendances suicidaires ou encore le fait que la personne était sans-abri qui ont influé sur la durée de l'intervention. C'est plutôt le dénouement, c'est-à-dire la manière dont les policiers ont choisi de conclure l'opération, qui a déterminé le temps requis par chaque appel.

L'arrestation et l'hospitalisation sont les mesures les plus longues. Elles prennent respectivement 2,0 et 3,2 fois plus de temps qu'une «disposition informelle», une situation où les policiers avertissent ou conseillent l'individu sans prendre de mesures légales contre lui. «Si la personne est escortée à l'hôpital, cela représente beaucoup de formulaires à remplir pour les policiers, qui doivent demeurer sur les lieux, remarque Yanick Charette. Même chose pour l'arrestation, qui exige de passer un certain temps au centre opérationnel où sont situées les cellules de détention.»

Yanick CharetteSelon les données de M. Charette, les arrestations constituent 3,7 % des cas et les hospitalisations 36,0 %. La mesure la plus commune demeure la disposition informelle, qui survient 38,2 % du temps. Il existe une quatrième option pour les policiers: faire appel à une ressource d'aide en santé mentale. Bien que ce procédé nécessite aussi peu de temps que la disposition informelle, peu de policiers y ont recours. Il ne représente que 6,3 % des interventions.

Faire appel à des experts

«Des études antérieures nous indiquent que le nombre d'hospitalisations était très faible par rapport à celui des arrestations il y a 30 ans, mentionne le doctorant. La situation s'est renversée aujourd'hui, ce qui montre que les partenariats mis en place avec les services hospitaliers fonctionnent. Cependant, il y aurait lieu d'avoir plus de collaboration entre les policiers et les ressources en santé mentale, comme UPS-Justice.»

UPS-Justice ou Urgence psychosociale-Justice est un service externe du Centre de santé et de services sociaux Jeanne-Mance. Ses intervenants collaborent avec les policiers pour éviter la judiciarisation des personnes qui présentent un problème grave de santé mentale. Les policiers peuvent les appeler jour et nuit, sept jours sur sept, et en moins de 20 minutes ils se rendent sur place. «C'est un très bon service, mais cette voie est à développer davantage», souligne Yanick Charette.

Cette lacune apparait d'autant plus importante à corriger, signale le chargé de cours, que, selon les résultats préliminaires d'une autre étude à paraitre bientôt, les interventions policières durent deux fois plus longtemps quand il est question de troubles de santé mentale. «Cela réquisitionne donc aussi beaucoup plus de ressources policières», ajoute-t-il.

En raison de leur expertise, des intervenants comme ceux d'UPS-Justice évitent également que les policiers soient de nouveau sollicités. «Les dispositions informelles prennent certes moins de temps et permettent de tenir les individus à l'écart du processus judiciaire, reconnait Yanick Charette. Mais d'un autre côté, comme elles n'apportent aucune aide particulière à ces individus qui sont dans le besoin, elles peuvent augmenter les possibilités qu'une nouvelle intervention policière soit nécessaire dans les heures qui suivent, ce qui réduit l'efficacité de la première intervention.»

Publiée dans la Revue canadienne de psychiatrie en novembre dernier, cette étude est le fruit d'une collaboration entre le SPVM et l'Institut universitaire en santé mentale Douglas.

Marie Lambert-Chan

 

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