Nanotechnologies: une propriété intellectuelle à valoriser

  • Forum
  • Le 6 février 2012

  • Marie Lambert-Chan

Catherine BeaudryLe Canada est une terre fertile en matière de nanotechnologies, ces structures, dispositifs et systèmes infiniment petits qu'on trouve désormais en biologie, en chimie, en mécanique, en optique et en électronique. Malgré tout, il semble qu'une bonne part de la propriété intellectuelle dans ce domaine – et ses retombées économiques – échappe au pays.

 

En effet, selon une nouvelle étude de l'École Polytechnique, établissement affilié à l'Université de Montréal, environ 50 % des brevets en nanotechnologies auxquels ont participé des inventeurs canadiens sont possédés par des entreprises privées étrangères, la plupart américaines. À elle seule, la compagnie Xerox est titulaire de 69 % de ces brevets.

Pire, les meilleurs brevets, soit ceux ayant le plus grand nombre de revendications, c'est-à-dire les descriptions qui délimitent l'étendue de la protection conférée à l'invention, appartiennent à des intérêts étrangers. Et plus un inventeur canadien est prolifique, plus les fruits de son travail risquent d'être récoltés à l'extérieur du pays.

Les choses s'améliorent

«À première vue, ces données sont assez effrayantes, mais elles s'améliorent comparativement aux années passées, observe Catherine Beaudry, professeure au Département de mathématiques et génie industriel et première auteure de l'étude. Au début des années 90, la proportion de brevets en nanotechnologies dont les cessionnaires étaient canadiens dépassait à peine les 25 %. Nous avons remonté la pente grâce à des investissements massifs des gouvernements et des universités dans les installations liées à ce secteur. Mais il y a encore place à l'amélioration: nous devrions posséder les deux tiers de ces brevets.»

Elle donne en exemple la biotechnologie. Seulement 21 % des brevets comptant une collaboration canadienne sont détenus par des cessionnaires étrangers. «Cependant, plusieurs de ces entreprises ferment les laboratoires qu'elles ont ouverts sur notre territoire, note-t-elle. Même si elle possède une grande partie des brevets, Xerox, au moins, a assuré le développement de la grappe industrielle en nanotechnologies de Toronto, où elle a établi le Centre canadien de recherche Xerox.»

Grâce au leadership de cette entreprise américaine, la filière torontoise en nanotechnologies est la plus productive du pays, devant Montréal, Vancouver et Ottawa. D'une certaine façon, les retombées seraient positives pour la propriété intellectuelle canadienne, estime Catherine Beaudry. «La présence de Xerox a créé une effervescence dans ce domaine, ce qui a entrainé la naissance de plusieurs entreprises dérivées qui se sont installées à proximité de son centre de recherche. Ces compagnies ont commencé elles-mêmes à breveter leurs inventions et, du coup, la proportion canadienne de brevets appartenant à des cessionnaires canadiens a augmenté.»

À Montréal, le phénomène contraire se produit. Jusqu'au milieu des années 90, les propriétaires de brevets étaient tous canadiens. Puis, des intérêts étrangers se sont mêlés de la partie, faisant baisser le taux de propriété intellectuelle canadien dans la métropole à 75 %.

«Ce n'est pas une mauvaise chose en soi, croit Mme Beaudry. Dans un contexte de mondialisation, il est profitable et parfois même inévitable de faire affaire avec des chercheurs et des entreprises de l'extérieur qui, peut-être, sont les seuls à posséder l'expertise requise pour compléter l'invention. On a besoin de sang neuf!»

Stimulons l'entrepreneurship!

Comment retenir une plus grande partie des fruits du travail de nos inventeurs à l'intérieur de nos frontières? En inculquant l'esprit d'entreprise à nos chercheurs, répond Catherine Beaudry. «Au Canada, et particulièrement au Québec, nous avons du mal à commercialiser les idées qui sortent de nos universités et, incidemment, à cultiver des liens entre les entreprises et les établissements d'enseignement supérieur. C'est ainsi que nous arriverons à mieux exploiter notre capital intellectuel en nanotechnologies.»

Selon les résultats de sa recherche, les liens entre les universités et l'industrie sont plus faibles à Toronto, où les inventeurs les plus prolifiques de la région sont tous employés par Xerox. «La compagnie les rend productifs et, comme la protection de la propriété intellectuelle fait partie de leur travail, cela implique forcément le dépôt de brevets», explique la professeure.

À Montréal, les inventeurs les plus actifs sont en majorité associés à des universités et transfèrent leurs connaissances à l'industrie (voir l'encadré). Mme Beaudry pense qu'il est possible de multiplier ce genre de partenariat «grâce à des initiatives comme aux États-Unis, où l'on finance de petites entreprises pour qu'elles collaborent avec des établissements universitaires».

Elle encourage les universités à mettre sur pied des programmes pour allumer l'étincelle entrepreneuriale chez les jeunes chercheurs. «À Polytechnique, les doctorants pourront bientôt suivre des cours sur la propriété intellectuelle, les brevets, la commercialisation, l'entrepreneurship...», cite-t-elle en exemple.

Catherine Beaudry se dit optimiste quant à l'avenir. «Pour le moment, la part de brevets appartenant à des cessionnaires canadiens stagne, mais je crois que ce nombre augmentera d'ici quelques années et que de plus en plus d'entreprises en nanotechnologies verront le jour au Canada.»

Cette recherche a été publiée dans le Journal of Technology Transfer.

Marie Lambert-Chan

 

Sur le Web


 

Les brevets en nanotechnologies au Québec

Montréal est l'une des grappes industrielles en nanotechnologies les plus importantes du pays. Les inventeurs d'ici sont en majorité employés par une université. À preuve, les organisations qui déposent le plus de brevets sont l'Université de Montréal et l'Université McGill, en plus d'Hydro-Québec et de Nortel, selon les données de l'étude de la professeure Catherine Beaudry. «La grappe montréalaise affiche une saine répartition de la propriété intellectuelle, dit-elle. Environ 75 % des brevets appartiennent à des cessionnaires canadiens et le reste à des firmes étrangères, ce qui démontre une belle ouverture sur l'expertise d'ailleurs.»

«De grands efforts sont déployés dans ce domaine pour structurer les relations entre les universités et les entreprises, ainsi que pour créer des partenariats et soutenir leur financement», estime Gilles Noël, directeur des projets spéciaux au vice-rectorat à la recherche, à la création et à l'innovation. Il cite en exemple le travail accompli par NanoQuébec, qui cherche, notamment par son programme de soutien aux initiatives de recherches menées conjointement par les universités québécoises et les entreprises, à renforcer l'innovation en nanotechnologies en vue d'accroitre les retombées économiques au Québec. Le 13 décembre dernier, l'organisme lançait d'ailleurs un nouveau programme d'appui à l'amorce de collaborations internationales.

M.L.-C.