Chasse au trésor pour sourds et aveugles

  • Forum
  • Le 20 février 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Marie-Claude Lavoie (à gauche) et Mylène Lachance utilisent une carte tactile pour aider les jeunes à s’orienter dans la ville.L'expérience peut sembler complètement absurde: initier des adolescents sourds et aveugles à la géocache, cette activité de loisir consistant à découvrir à l'aide d'un GPS des objets cachés dans la nature. C'est pourtant ce qu'ont tenté deux intervenantes de l'Institut Nazareth et Louis-Braille (INLB) l'été dernier. Et avec un succès indiscutable. «Les jeunes ont adoré l'expérience; nous préparons déjà une deuxième géocache qui aura un niveau de difficulté un peu plus grand pour ceux qui ont acquis les habiletés du premier niveau», explique Marie-Claude Lavoie.

 

Avec sa collègue Mylène Lachance, elle a proposé à trois garçons et une fille âgés de 12 à 17 ans – les quatre ont différents handicaps auditifs; trois ont une basse vision et un est aveugle – de s'initier à la géocache afin de mettre en pratique des exercices courants d'orientation et de mobilité. Déjà en processus de réadaptation, ces jeunes ont accepté de relever ce défi de groupe. Après des exercices théoriques d'orientation, ils sont partis à l'aventure.

«Nous avons trouvé 11 des 12 objets cachés», a révélé Mme Lachance dans l'amphithéâtre Ernest-Cormier au Symposium sur l'incapacité visuelle de l'École d'optométrie et de l'INLB le 7 février. Sur un extrait des vidéos tournées le jour de l'expédition au parc La Fontaine, à Montréal, on aperçoit une jeune fille mettant la main sur un petit contenant en plastique. C'est le «trésor» de cette chasse technologique, qui renferme un carnet de bord où les jeunes ont pu inscrire le nom de leur équipe.

L'expérience visait à permettre à des personnes atteintes de surdicécité (condition «combinant à la fois une déficience visuelle et une déficience auditive», selon l'INLB) d'apprendre à s'orienter dans les lieux publics. Le programme était axé sur le développement du sens de l'orientation et non sur l'utilisation d'une aide technique comme la canne blanche. «Dans le programme d'orientation par la géocache, il y avait beaucoup d'encadrement à faire, car les jeunes commençaient l'apprentissage des déplacements autonomes. Nous avons dû utiliser de multiples procédés de communication liés à la surdicécité, tels que parler à tour de rôle, être face à face pour faciliter la lecture labiale et éliminer les bruits ambiants lorsque c'était possible», indique Marie-Claude Lavoie.

Mobilité appliquée

Les spécialistes, dont la fonction inclut l'encadrement de stagiaires à l'École d'optométrie, travaillent quotidiennement avec cette clientèle aux prises avec divers handicaps s'ajoutant à des problèmes visuels. Toutes deux sont titulaires d'un diplôme d'études supérieures spécialisées (DESS) en orientation et mobilité et Mylène Lachance a entrepris un second DESS en réadaptation en déficience visuelle et une maitrise en enseignement du braille aux adultes. Il y aurait environ 400 personnes présentant une surdicécité actuellement inscrites au programme en surdicécité de l'INLB. Le défi de la réadaptation consiste à rendre ces gens le plus autonomes possible. Ils doivent traverser les intersections en sécurité et savoir s'orienter dans l'espace.

«Nous enseignons aux clients des stratégies de déplacement sécuritaire afin qu'ils deviennent autonomes. Il faut les amener à sortir de leur isolement, à accroitre leur confiance en eux et à se déplacer par eux-mêmes jusqu'à leur lieu de travail ou au marché d'alimentation par exemple. Mais cela demande un entrainement poussé qui peut prendre plusieurs années. Or, pour les jeunes, la motivation n'est pas toujours au rendez-vous.»

En pleine croissance, la géocache est pratiquée par quelque cinq millions de personnes dans le monde. Au Québec, on compte pas moins de 5000 adeptes lancés à l'assaut de 22 000 «trésors». Le plus souvent, ceux-ci sont dans un contenant en plastique semblable à ceux de nos garde-mangers, à l'intérieur duquel un carnet de bord permet de signer sa découverte. Le contenant renferme également quelques objets hétéroclites – dé à coudre, figurine, petite voiture – échangés par les visiteurs.

C'est à l'occasion d'un congrès en Arkansas que Marie-Claude Lavoie a eu l'idée de proposer cette activité à sa clientèle. «Notre projet clinique démontre que cette approche en réadaptation alliant l'utilisation d'aides à l'orientation – cartes, points cardinaux, points de repère, GPS, etc. –, la mise en application de la théorie et le jeu a été un franc succès. Le fait que les adolescents aiment la technologie y a certainement contribué. Tous les apprentissages visés ont été acquis en totalité ou en partie.»

La façon d'utiliser une carte, de se situer par rapport aux points cardinaux ou selon des points de repère, ainsi que la représentation mentale et l'analyse des intersections sont des éléments qui ont tous été bien intégrés par les jeunes participants de l'étude pilote. «Nous pouvons dire que c'est une piste à suivre», dit Mylène Lachance.

Pourquoi pas les personnes âgées?

Le recours à un matériel adapté est nécessaire pour réussir à trouver des objets cachés dans la nature. Des cartes tactiles, sur lesquelles la personne glisse le doigt pour se représenter les sentiers du parc La Fontaine, sont ainsi essentielles. Des loupes et télescopes complètent la boite à outils des intervenantes.

«Même pour des gens sans handicap, la géocache représente un défi particulier. Le GPS ne vous indique qu'un endroit approximatif de la cachette; à vous de la trouver. Or, avec notre groupe, nous avions un avantage sur les individus: le travail d'équipe. Nous pouvions répartir le travail de repérage sur le terrain. Chacun avait son bout de clôture à explorer. Ça nous a beaucoup aidés», signale Mylène Lachance. Les cris de joie des participants ont été un des signes les plus convaincants du succès de l'opération.

En plus de la deuxième géocache à venir, les professionnelles envisagent déjà d'appliquer leur approche à d'autres clientèles ayant une déficience visuelle, notamment des personnes âgées. «Qui n'aime pas mettre la main sur un trésor?» résume Marie-Claude Lavoie en souriant.

Mathieu-Robert Sauvé

 

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