Des enfants survivent grâce à une thérapie née à l'UdeM

  • Forum
  • Le 20 février 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Philippe Crine évoque avec une grande émotion les premiers patients traités par la thérapie médicamenteuse qu’il a imaginée.Amy, huit mois, dont la photo prise en 2008 est toujours bien visible près de la réception d'Enobia Pharma, dans l'est de Montréal, souffre d'un mal aussi rare qu'incurable: l'hypophosphatasie (HPP). Intubée, confinée dans son lit d'hôpital, elle n'a que quelques mois d'espérance de vie devant elle.

 

Une photo envoyée par ses parents quelques années plus tard montre pourtant la souriante blondinette au regard enjoué à son premier jour d'école. Entre les deux, la recherche scientifique a permis la mise au point d'une thérapie aux résultats spectaculaires qu'on doit à trois chercheurs de l'UdeM: Philippe Crine, Denis Gravel et Guy Boileau.

Quand Philippe Crine évoque les premiers patients traités par la thérapie médicamenteuse qu'il a imaginée avec ses collègues à partir de son laboratoire de l'Université de Montréal, il en a les larmes aux yeux. «Vous voyez, je n'en suis pas encore remis», dit-il au cours d'un entretien avec le journaliste de Forum dans les bureaux de l'entreprise.

Les premiers succès documentés sur les humains remontent à la fin de l'année 2008. Depuis, de nombreux petits patients dans le monde ont profité du traitement élaboré par Enobia Pharma, vendue à la fin de 2011 à Alexion pour 1,1 milliard de dollars. Des essais cliniques sont en cours en Allemagne, aux États-Unis et en France notamment. «L'hypophosphatasie est une maladie rare qui ne touche qu'une personne sur 100 000. On ne lui connaissait aucun traitement avant celui-ci. C'était une maladie inguérissable», signale le professeur Crine, arrivé au Québec en 1968 en provenance de la Belgique. Officiellement retraité de l'UdeM, M. Crine est resté à la direction d'Enobia Pharma alors que ses deux collègues se sont retirés de l'entreprise.

Telle qu'appliquée aujourd'hui, la thérapie ne permet pas la guérison, mais elle redonne une excellente qualité de vie aux patients. Ceux-ci doivent recevoir environ trois doses du médicament par semaine, un peu comme un diabétique s'injecte de l'insuline. «Le médicament agit pour renforcer le minéral qui est le ciment de la structure osseuse», explique le directeur scientifique d'Enobia Pharma.

C'est dans le mécanisme de la minéralisation de l'os que se situe la véritable percée scientifique. «Pour acquérir sa solidité, l'os a besoin de former des cristaux de calcium et de phosphate. Une carence en phosphatase alcaline osseuse nuit à la cristallisation. Les enfants atteints de HPP ont des os mous; ils meurent souvent d'insuffisance respiratoire, car même leur cage thoracique s'affaisse, comme si elle était faite de pâte à modeler. Notre thérapie consiste à restaurer dans l'os des niveaux de phosphatase alcaline compatibles avec une minéralisation normale.»

Plusieurs équipes avaient tenté d'introduire dans le squelette une enzyme essentielle à la minéralisation, mais en vain. Les chercheurs ont cependant persévéré en modifiant la phosphatase alcaline de façon à favoriser son ancrage osseux et ils ont obtenu leurs premiers résultats prometteurs en 2006.

Ces premiers résultats obtenus in vitro ont amené les chercheurs à déposer des brevets d'invention dans les années qui ont suivi. Puis l'application in vivo chez des modèles animaux a été couronnée de succès. «Les cliniciens qui venaient nous voir à cette étape en étaient bouche bée. Des souris atteintes de HPP, condamnées à mourir dans les jours suivants, survivaient sans aucun problème lorsqu'on les traitait. Les défauts de minéralisation de leur squelette étaient complètements corrigés. C'était spectaculaire.»

Un investisseur en capital de risque américain, Orbimed Advisers, et quelques groupes québécois – CTI Sciences de la vie, le Mouvement Desjardins, le Fonds de solidarité de la FTQ, Lothian Partners et T2C2/Bio 2000 – ont injecté des fonds dans l'entreprise en 2003 pour permettre son essor. Ce sont eux qui récoltent la part du lion de la vente de l'entreprise.

Application d'une découverte

Pour un chercheur en biomédecine, l'histoire de cette molécule est digne d'un scénario d'Hollywood, puisqu'elle prend naissance autour d'un microscope et finit par sauver des vies. «Nous avons eu des moments difficiles, mais nous avons le sentiment d'avoir été utiles», mentionne la technicienne de laboratoire Claire Vézina, qui collabore avec le professeur Crine depuis trois décennies.

Les premiers succès rapportés sur des humains ont été reçus dans l'équipe montréalaise avec une telle joie que certains membres du personnel attendaient d'arriver chez eux pour prendre connaissance de leurs courriels. «Quand on voyait les photos des enfants bienportants, tout le monde pleurait; plusieurs personnes préféraient vivre ça dans l'intimité», relate M. Crine.

C'est avec la collaboration du bureau de la recherche de l'Université de Montréal que les jalons de l'entreprise milliardaire ont été posés. «Notre rôle consiste à accompagner les chercheurs dans le développement de leurs idées, commente Gilles Noël, directeur des projets spéciaux, qui a travaillé avec les trois fondateurs d'Enobia Pharma dans les années 90 pour la mise sur pied de l'entreprise. Pendant plusieurs mois, l'UdeM a prêté des locaux à l'équipe dans le pavillon Roger-Gaudry.»

L'Université de Montréal recevra d'ailleurs une part de la somme négociée en décembre dernier. «Mais le plus important demeure à mes yeux la création d'une quarantaine d'emplois spécialisés dans la région de Montréal», soutient-il. Au cours d'une visite dans les vastes locaux occupés par Enobia Pharma dans le Technopôle Angus, on voit que l'UdeM demeure présente au sein du personnel. Diplômés, stagiaires postdoctoraux et employés sont rattachés à l'UdeM ou l'ont été jusqu'à récemment.

Mathieu-Robert Sauvé

 

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