L'action humanitaire à la croisée des chemins

  • Forum
  • Le 20 février 2012

  • Daniel Baril

L'action humanitaire comporte un prix et ce prix est celui de la négociation et du compromis. Ce constat «casse le mythe de la pureté de l'action humanitaire», reconnait Claire Magone, directrice d'études au Centre de réflexion sur l'action et les savoirs humanitaires de Médecins sans frontières (MSF).

 

La directrice participait, le 14 février, à un débat organisé par l'Observatoire canadien sur les crises et l'action humanitaire (OCCAH) du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal. Le débat voulait souligner la publication du volume collectif Agir à tout prix? (La Découverte, 2011), dont Mme Magone est codirectrice.

Rédigé par des spécialistes de MSF, cet ouvrage dresse un bilan des 40 années d'interventions humanitaires menées par l'une des principales ONG de la planète. Il en ressort que l'action humanitaire en zones de conflit ou de désastre n'est possible que s'il y a négociation – donc compromis – avec les forces en présence, que ce soit l'État, les groupes armés, les entreprises multinationales, etc.

L'humanitaire en déclin?

De 2004 à 2008, Médecins sans frontières a vécu une suite d'évènements dramatiques avec son expulsion du Darfour, le contrôle paralysant de son action au Sri Lanka et l'assassinat de plusieurs de ses membres en Afghanistan, en Somalie et en Afrique centrale. Certains analystes en ont conclu que l'action humanitaire, dans sa forme impartiale, était en plein déclin.

François Audet, directeur exécutif de l’OCCAH du CERIUM, en compagnie de Claire Magone, directrice d’études au Centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires de Médecins sans frontières, et de Violaine Desrosiers, ex-déléguée du Comité international de la Croix-RougeClaire Magone rejette cette analyse. «Cette interprétation suppose qu'avant ces épisodes les choses allaient mieux. Mais il n'y a jamais eu d'âge d'or de l'humanitaire et les ONG n'ont jamais été accueillies à bras ouverts. L'action humanitaire a toujours été instrumentalisée à des fins politiques», déclare-t-elle.

Le défi est donc de demeurer fidèle au principe de neutralité alors que les gouvernements voient dans la présence des ONG une source de revenus potentiels ou, pire encore, un facteur renforçant les groupes qui leur sont hostiles. «Tout se négocie, même les stratégies de vaccination et le choix des populations à soigner, et il faut surveiller nos paroles. Il nous faut aussi des gardes armés, ce qui est contradictoire avec notre mission humanitaire.»

Revenant sur l'assassinat de cinq membres de MSF en Afghanistan en 2004, elle estime que les talibans ne visaient pas spécifiquement le travail de MSF; ils voulaient plutôt prouver leur capacité de nuisance dans des territoires contrôlés par les forces de l'OTAN. «Nous avons pu retourner en Afghanistan après que les talibans eurent étendu leur contrôle à 80 % du territoire et qu'ils cherchaient à gagner l'appui de la population en nous laissant soigner les gens.»

«Il faut donc être en mesure de bien analyser tous les intérêts en jeu», conclut la directrice.

Négociation et confidentialité

Une autre intervenante de cette table, Violaine Desrosiers, ex-déléguée du Comité international de la Croix-Rouge, reconnait elle aussi que son organisme négocie toujours avec les pouvoirs politiques en place avant d'intervenir et qu'il n'y aura pas d'action sans garanties suffisantes.

La principale arme de négociation de la Croix-Rouge est le respect des conventions internationales. Par ailleurs, l'organisation assure aux autorités la confidentialité des informations concernant les conditions des personnes secourues, que ce soit des prisonniers, des réfugiés ou toute autre population en difficulté. En cas d'incapacité des autorités à répondre aux besoins essentiels, la Croix-Rouge peut y subvenir en fournissant elle-même des installations de base, comme des latrines dans des prisons.

En dernier recours, elle pourra dénoncer publiquement des situations inacceptables, mais après en avoir avisé les responsables.

Comme la Croix-Rouge est formée de sociétés nationales, ce sont ces instances qui sont les principaux maitres d'œuvre des interventions. Sa structure lui permet en outre de négocier aux plus hauts échelons, par exemple la sécurité de ses travailleurs au Yémen avec des représentants d'al-Qaida en Europe.

La porte-parole de la Croix-Rouge dit par ailleurs «en avoir marre» d'entendre que les ONG prennent trop de place. «La responsabilité première de l'intervention humanitaire revient aux gouvernements, lance-t-elle. S'il y a prolifération d'ONG, c'est parce que les gouvernements n'ont pas de plan d'intervention et qu'ils ne prennent pas leurs responsabilités.»

L'avenir: la professionnalisation

François Audet, directeur exécutif de l'OCCAH, observe pour sa part trois positions parfois antagoniques dans la vision que les travailleurs humanitaires ont de leur action: certains soutiennent que cette action doit se politiser pour relever les défis de la mondialisation; d'autres estiment au contraire qu'il faut résister à la politisation; enfin, certains considèrent que ce travail est en soi politique et que la nouveauté réside dans une tendance à sa militarisation.

«Dans l'après-11 septembre, les conflits sont devenus criminalisés», souligne-t-il. Il voit d'un bon œil l'évolution vers la reconnaissance du caractère politique du travail humanitaire et la prise de conscience des limites de ces interventions.

Cette évolution doit se poursuivre et les ONG doivent abandonner la rhétorique misérabiliste, qui ne colle pas à la réalité. Il voit l'avenir de l'action humanitaire dans la professionnalisation de ses travailleurs, laquelle, malgré un risque de bureaucratisation, permettra d'éviter l'amateurisme en s'appuyant sur les conventions et protocoles internationaux.

Daniel Baril

 

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