Ces hassidim qui quittent leur communauté

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  • Le 27 février 2012

  • Marie Lambert-Chan

Tourner le dos à sa communauté équivaut souvent à une mort sociale. (photo: iStockphoto)Les juifs hassidiques sont souvent représentés comme vivant en vase clos, refusant de s'intégrer à la société qui les entoure. Mais tous les hassidim ne sont pas satisfaits de leur situation. Une poignée d'entre eux cherchent à s'affranchir de leur communauté pour embrasser un mode de vie plus séculier. C'est à ces individus que s'est intéressée Sandrine Malarde, aujourd'hui étudiante au doctorat au Département de sociologie de l'Université de Montréal, dans son mémoire supervisé par le professeur Jacques Hamel.

 

«J'ai cherché à repérer et analyser les subterfuges qu'ils mettent en place pour se ménager des espaces de liberté dans cet environnement contrôlé et contrôlant et, ainsi, enclencher leur processus de sortie, explique-t-elle. C'est à coup de ruses et de combines qu'ils parviennent à avoir l'assurance nécessaire pour franchir le pas.»

Une décision qui n'est pas sans conséquence: pour la majorité d'entre eux, tourner le dos à leur milieu équivaut à une mort sociale. «Tous sont rejetés par leur communauté, mais pas forcément par leur famille, observe Sandrine Malarde. Dans tous les cas, c'est une entreprise qui exige beaucoup de courage, car ces individus doivent apprendre les codes sociaux et culturels de la société environnante, avec lesquels ils sont peu familiarisés.»

Une émancipation progressive

Les études sur la désaffiliation religieuse chez les juifs ultraorthodoxes sont rares. La jeune chercheuse n'en a recensé que deux. Il faut dire que l'accès à des participants est complexe. Au bout d'une année, Sandrine Malarde a rassemblé les témoignages de seulement sept personnes, tous des hommes âgés de 25 à 34 ans qui sont sortis de leur milieu ou qui sont en voie de le faire. «Les hassidim qui décident de quitter leur communauté n'acceptent pas d'emblée de collaborer à une enquête sociologique ni même de nouer des relations marquées au sceau de la confiance», note-t-elle dans son mémoire.

Sandrine MalardeN'empêche, les participants ont apporté à l'étudiante un contenu suffisamment riche pour constituer une étude qui se lit comme un roman. On y apprend comment, à l'adolescence, ils deviennent athées. Un participant mentionne que cela est survenu lorsqu'il a enlevé sa kippa. «Je n'étais pas mort, je me sentais bien», raconte-t-il. Dès lors, ces individus mènent une double vie. «En public, ils jouent le jeu, mais en privé ils cherchent à s'initier au monde extérieur», remarque Mme Malarde.

Ils tentent de se soustraire au contrôle social exercé par la société hassidique. Cette emprise s'opère grâce à différents moyens, notamment la peur – celle de Dieu, celle de l'opinion de la communauté, celle des non-juifs –, l'obligation du port de certains vêtements, l'interdiction de regarder la télévision, d'écouter la radio ou de lire les journaux, l'obéissance stricte aux commandements religieux et aux normes sociales, la dépréciation constante du mode de vie occidental... Parfois, on oblige les membres à se plier aux règles en offrant des récompenses. Un participant relate que son père lui versait de l'argent pour porter le chapeau traditionnel.

L'émancipation des participants s'est faite graduellement. «Cela commence par de petites choses, comme s'acheter une radio de poche qu'ils dissimulent sous leur oreiller, poursuit-elle. Puis, un jour, ils passent à des actes plus visibles, comme couper leurs papillotes.»

Un des hommes interviewés rapporte comment il contournait l'interdiction de fréquenter des filles à l'aide d'un savant système téléphonique. Un autre se souvient d'avoir mangé des croustilles Doritos en cachette. C'était son «premier» péché. «Il n'avait pas peur de Dieu, mais plutôt des commérages, un outil de contrôle redoutable», signale Sandrine Malarde. Plusieurs ont dit comment ils portaient des jeans ou des casquettes sous leurs habits traditionnels qu'ils enlevaient en sortant de la maison familiale.

Toutes ces stratégies d'adaptation rejoignent d'une certaine manière la théorie de l'institution totale, du sociologue Erving Goffman, qui a nourri la réflexion de l'étudiante. «Il a analysé le fonctionnement d'un asile, une communauté qui vit en vase clos et qui fait l'objet de mécanismes disciplinaires stricts, et la façon dont des individus arrivent à déjouer le système à l'aide de ruses, indique-t-elle. Évidemment, la société hassidique n'a absolument rien à voir avec un asile. On y retrouve cependant un contrôle social semblable, ainsi qu'un environnement physique et normatif limité par des murs non pas bétonnés mais symboliques.»

Sandrine Malarde poursuit au doctorat sa recherche sur les processus de sortie des juifs hassidiques. Elle espère obtenir des témoignages de femmes afin de comparer leur expérience avec celle des hommes. Elle aimerait aussi confronter les récits de vie des ex-hassidim de Montréal et de New York, les deux métropoles qui regroupent les populations juives ultraorthodoxes les plus importantes d'Amérique du Nord.

Marie Lambert-Chan

 

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