Les professionnels de la santé à l'heure de l'interprofessionnalisme

  • Forum
  • Le 27 février 2012

  • Daniel Baril

Les professionnels du milieu de la santé souhaitent que la collaboration interprofessionnelle s'enclenche véritablement. (photo: iStockphoto)Quels sont les enjeux des délimitations professionnelles en santé? En termes plus clairs, comment travailler ensemble sans se marcher sur les pieds? C'était là le thème du colloque tenu le 21 février par les étudiants des trois départements de l'Université de Montréal regroupés au sein de l'École de santé publique de l'UdeM.

 

Pour débattre de la question, quatre spécialistes ont été invités à échanger leurs points de vue sur les moyens à prendre pour désengorger le système de santé dans un contexte de compressions budgétaires. En toile de fond, l'adoption, il y a maintenant 10 ans, de la loi modifiant le Code des professions, qui visait à définir un nouveau partage des pratiques professionnelles et à autoriser certains professionnels autres que les médecins à accomplir des actes médicaux.

Aller au-delà des réformes de structures

Malgré l'adoption de cette loi, il semble que le Québec ait encore du retard à rattraper relativement à ce qui se fait ailleurs en matière d'interprofessionnalisme médical, notamment en Ontario et en Colombie-Britannique.

«En Ontario, les physiothérapeutes peuvent demander des examens aux rayons X, faire des injections et prescrire des stéroïdes et des orthèses, mais pas au Québec, a souligné Debbie Feldman, directrice des programmes d'études supérieures à l'École de réadaptation de l'UdeM. Les études ont montré que c'était très efficace et qu'il y avait une très grande concordance entre ce que prescrivaient les physiothérapeutes, les rhumatologues et les physiatres.»

Les physiothérapeutes reçoivent une formation poussée et sont les meilleurs spécialistes du système musculosquelettique, a-t-elle fait valoir. Ils sont en mesure d'agir sur la cause d'un problème et pas seulement de le traiter par des antidouleurs comme le ferait un médecin. Leur accès direct, sans avoir besoin de la recommandation d'un médecin, allège le système de santé et augmente la satisfaction des patients.

Rappelant les nouvelles règles établies par le Code des professions, Régine Laurent, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), a affirmé pour sa part que, si cette loi avait assoupli les cadres structurels trop rigides, il fallait néanmoins aller au-delà des réformes de structures.

Quatre conditions sont essentielles à ses yeux pour que l'interprofessionnalisme soit une réussite: dépasser la notion qu'a chaque discipline de l'interdisciplinarité afin de formuler des buts, des valeurs et des principes communs; éviter les chasses gardées disciplinaires destinées à protéger la spécificité des spécialités; surmonter les résistances professionnelles et les conflits interprofessionnels entrainés par la crainte d'une perte de pouvoir; développer une culture organisationnelle centrée sur les besoins du patient.

La présidente de la FIQ, qui estime que le rôle dévolu aux infirmières est en deçà de ce qu'elles peuvent accomplir, a par ailleurs invité l'auditoire à bannir l'expression «superinfirmière». «Toutes les infirmières sont des superinfirmières, a-t-elle déclaré. Celles qu'on veut désigner par ce terme sont des infirmières praticiennes spécialisées.»

De gauche à droite, Régine Laurent, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, Diane Lamarre, présidente de l'Ordre des pharmaciens du Québec, Patricia Demers, animatrice, Debbie Feldman, professeure à l'École de réadaptation, et le Dr Yves Robert, secrétaire du Collège des médecins du Québec.Définir des trajectoires de soins

Diane Lamarre, présidente de l'Ordre des pharmaciens du Québec, déplore quant à elle que la réforme se soit plus préoccupée de répondre aux besoins des professionnels qu'à ceux des patients. «On a procédé à l'envers; en Colombie-Britannique, on a commencé par demander aux professionnels et aux patients de trouver des solutions pour ne pas avoir à se présenter aux urgences; au Québec, on a créé des organismes, comme les groupes de médecine de famille, avant de chercher à définir des trajectoires de soins.»

À son avis, il faut planifier ces parcours en tenant compte des besoins des différents usagers pour ensuite distribuer les fonctions entre les intervenants, sinon chaque profession prendra ce qui fait son affaire dans le système. «Au Québec, 250 000 patients monopolisent 50 % des urgences. Ce sont ceux-là à qui il faut offrir une trajectoire de soins; les autres peuvent être plus autonomes. Mais on mélange tout sans tenir compte des particularités des diverses populations.»

Les pharmaciens pourraient à son avis rectifier des ordonnances, mais cette responsabilité leur échappe encore. Et le patient, mieux informé que celui d'il y a 40 ans, doit lui aussi être intégré dans une approche d'autosoins.

Les médecins sont ouverts

Souvent accusé de freiner l'interprofessionnalisation de la médecine, le Collège des médecins du Québec avait lui aussi dépêché son représentant à cette table en la personne d'Yves Robert, secrétaire de la corporation. Le Dr Robert s'est dit heureux de la collaboration interprofessionnelle avec les infirmières praticiennes spécialisées, qui peuvent maintenant prodiguer des soins directs en néonatologie, néphrologie, cardiologie ou soins de première ligne.

«Il y a 26 professions dans le domaine de la santé au Québec et il faut trouver de nouvelles façons de faire; le Collège des médecins est ouvert à l'interprofessionnalisme», a-t-il déclaré.

Trois conditions sont nécessaires selon lui pour y arriver: assurer la compétence des partenaires et leur reconnaissance par les autres professionnels; se centrer sur les besoins du patient et bien définir les responsabilités de chacun afin d'éviter que le patient se retrouve entre deux chaises; établir une communication efficace entre les partenaires.

Yves Robert avoue, par ailleurs, ne pas pouvoir déterminer quelles seront les spécialités de demain. «Il y a quelques années, on mourait d'infarctus, on ne connaissait pas la cause du sida et les ulcères étaient vus comme une maladie psychosomatique. Les problèmes de santé sont de plus en plus complexes et lourds. Dans 10 ans, les médecins traiteront des maladies aujourd'hui inconnues et qui seront dépistées à l'aide de la génomique.»

Daniel Baril

 

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