Les universaux de la nature humaine

  • Forum
  • Le 12 mars 2012

  • Daniel Baril

La structure commune à ces B, dissimulée dans la variété des calligraphies représentant ici la diversité culturelle, ressortira plus facilement si l’on compare cette lettre avec une autre, par exemple un A, qui représenterait une autre espèce.Existe-t-il des choses telles que des universaux humains, entendus au sens de «propriété commune et récurrente d'un phénomène autant biologique que culturel»? Si de nombreux anthropologues culturels ont rejeté l'idée que les innombrables variantes de la culture humaine puissent reposer sur des lois naturelles et universelles, Bernard Chapais, anthropologue biologiste, est convaincu du contraire.

 

«L'anthropologie culturelle a échoué à cerner des universaux parce qu'elle n'avait pas de liste opérationnelle et parce qu'elle n'avait pas le cadre extérieur de référence que sont les autres espèces de primates», a affirmé le primatologue à un colloque organisé au Département d'anthropologie de l'Université de Montréal les 1er et 2 mars par le Groupe d'étude interdisciplinaire sur la nature humaine.

Selon le professeur, les universaux chez l'être humain sont des catégories et non des contenus. Par la pensée symbolique qui lui est propre, l'être humain exprime ces catégories par une création culturelle sans cesse renouvelée. Une composante monomorphique commune à toutes les sociétés, par exemple la recherche d'un partenaire sexuel en dehors du groupe d'appartenance, va donner naissance à un polymorphisme de règles de mariage qui auront toutes comme point commun de conduire à éviter l'inceste.

Bernard ChapaisBernard Chapais a dressé la liste d'une vingtaine de ces universaux, qui comprennent la reconnaissance bilatérale de la parenté, la stratification sociale, le legs de biens aux descendants, le maintien de liens sexuels prolongés, la parenté par alliance, etc. Pour les faire émerger de l'océan culturel, il faut comparer non seulement les sociétés humaines entre elles, mais aussi ces sociétés avec celles des primates.

Le professeur donne à titre d'exemple les multiples formes possibles que peut prendre la lettre B; pour saisir la structure commune aux diverses calligraphies, il faut comparer ce B avec une autre lettre qui représente ici une autre espèce (voir l'illustration).

Considérant que les rapports sociaux sont des vecteurs de besoins de l'individu, il regroupe l'ensemble de nos universaux derrière deux habiletés fondamentales: la coopération et la compétition. «Ces deux aspects sous-tendent toutes les activités sociales et répondent à des besoins fondés biologiquement, que ce soit la reproduction, l'approvisionnement, le statut social, la protection ou encore l'acquisition de connaissances et d'informations, fait-il valoir. De telles catégories ne sont pas des créations culturelles, mais ont un ancrage biologique dont on connait les mécanismes. Les fonctions qu'elles remplissent sont des fonctions adaptatives.»

Les catégories de Bernard Chapais constituent à ses yeux le fondement de la nature humaine, puisque les processus qui leur sont sous-jacents, les besoins auxquels elles répondent, les émotions par lesquelles elles s'expriment et les mécanismes cognitifs à l'œuvre sont eux-mêmes naturels.

Universalité et contingence

Les membres du comité organisateur du colloque sur la nature humaine: de gauche à droite, Marie-Claude Beaudoin, Karine Fradet, Marc-Olivier Blondin-Provost, Roxanne Deschênes, Gwenaëlle Journet, Xavier Déry, Adèle Paul-Hus, Yassine Benhajali, Pauline Claude et Évelyne GauthierUne telle vision des choses ne reçoit pas toujours l'assentiment des philosophes des sciences. Certains, dont John Beatty et Alexander Rosenberg, ont soutenu qu'il ne pouvait pas y avoir de règles universelles en biologie, selon ce qu'a présenté à ce colloque Karine Fradet, doctorante au Département de philosophie de l'UdeM.

Pour John Beatty, il n'y a pas de loi proprement biologique parce que toute généralisation repose en fait sur une généralisation de lois chimiques, physiques ou mathématiques, ou encore parce que le fait biologique, par sa nature évolutive, est contingent et aurait pu ne pas être. Alexander Rosenberg soutient pour sa part que, si la sélection naturelle opère sur une structure biologique, ce n'est pas pour la structure elle-même mais pour la fonction qu'elle remplit.

Selon Karine Fradet, conclure à partir de ces arguments qu'il n'y a pas de loi en biologie résulte d'une mauvaise interprétation du modèle déductif-nomologique (du grec nomos, «loi») élaboré par Carl Hempel et qui a été le modèle standard de l'explication scientifique dans les années 60. Selon cette explication, une loi doit être universelle, ne pas être fausse et ne pas être accidentelle.

«Pour Beatty et Rosenberg, le phénomène expliqué par une loi devait nécessairement arriver, souligne l'étudiante. Mais une explication n'implique pas une telle obligation; l'explication peut tout simplement montrer que le phénomène pouvait arriver.»

La variation, culturelle ou biologique, ne conduit pas à nier l'existence d'universaux, conclut Karine Fradet, qui voit dans le modèle des catégories avancé par Bernard Chapais un exemple pertinent de lois biologiques produisant une grande variété de phénomènes.

Dix-sept autres communications ont été présentées au cours de ces deux jours et ont notamment porté sur la phylogénie de la conscience (Xavier Déry, anthropologie, UdeM), les similitudes et les différences de résilience (Corinne Zacharyas, psychologie du travail et des organisations, UdeM), la religion comme adaptation ou phénomène émergent (Daniel Baril, Forum, UdeM), les mécanismes et les fonctions du rire (Sébastien Nadeau, histoire de l'art, UQAM), le mécanisme d'attachement de l'enfant au père (Daniel Paquette, psychoéducation, UdeM), la grammaire universelle et l'évolution du langage (Steven Harnad, psychologie, UQAM) et la neuro-imagerie du cerveau au repos (Pierre Bellec, Centre de recherche de l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal).

Daniel Baril

 

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