L'historien romancier: Jean-Pierre Charland crée des avatars qui le transportent au 19e et au 20e siècle

  • Forum
  • Le 12 mars 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Jean-Pierre CharlandEuphrosyne, Thalie et Aglaé sont les personnages féminins principaux de la saga familiale Les portes de Québec et Les folles années, de Jean-Pierre Charland. Ce n'est pas par hasard que les dames Picard sont les homonymes des trois Grâces, filles de Vénus. «J'aime bien faire des clins d'œil à la mythologie dans mes livres», commente de sa voix calme le professeur de la Faculté des sciences de l'éducation qui mène une double vie de pédagogue et d'écrivain à succès.

 

Le premier tome de sa série Félicité, paru l'automne dernier, figurait sur la liste des bestsellers du Devoir pour une 13e semaine d'affilée au moment de sa rencontre avec Forum. Le deuxième paraitra au printemps et le suivant, déjà écrit, est prévu pour l'été. Le dernier viendra en 2013. «Je m'en tiens habituellement à deux romans par année», explique-t-il avec un air le plus décontracté possible. Comme s'il était commun de consacrer une journée complète par semaine et au moins trois soirées – pour un total d'une quinzaine d'heures – à son œuvre littéraire. En plus de sa tâche de professeur d'université, qui comprend deux cours de premier cycle par session, la direction d'étudiants aux cycles supérieurs et la recherche. Ce régime extrême d'écriture de 10 à 12 pages par jour lui a permis, depuis 2007, de rédiger 4200 pages sur les Picard et 1500 sur Félicité, cette jeune femme qui quitte la région de Lanaudière pour s'installer à Montréal.

En entrevue, on comprend que le principal problème de Jean-Pierre Charland n'est pas l'angoisse de la page blanche mais la gestion de son imagination. Avec la trentaine de synopsis qui sommeillent dans ses tiroirs – certains ont été rédigés il y a plus de 20 ans –, il en a jusqu'à l'âge de «112 ans au moins» à écrire des romans. «Mon dernier livre a été écrit sur un synopsis remontant à 1993, confie-t-il. J'avais noté un fait divers devenu le point de départ de ma quadrilogie: une jeune fille du Témiscouata agressée sexuellement par le curé du village en 1880.»

Chasser l'ennui

Une grande crainte de l'auteur est de s'ennuyer. Or, après avoir consacré cinq ans de sa vie à des commerçants prospères de Québec, l'auteur a tourné le dos à la bourgeoisie provinciale pour explorer le milieu ouvrier urbain en pleine période de crise économique. «J'aurais peut-être pu poursuivre l'évolution de la famille Picard, mais j'ai eu peur de glisser dans l'ennui et de faire subir cela à mes lecteurs. J'ai donc changé complètement d'univers.»

Mais encore une fois, l'histoire joue le premier rôle, comme dans tous ses livres parus chez Hurtubise, incluant trois romans hors série. Avec Jean-Pierre Charland au gouvernail, on plonge dans le passé du pays, souvent le 19e siècle. «Tant que le clergé tient le Québec sous une chape de plomb, il y a une tension constante dans la société. C'est l'époque entre 1850 et 1960 qui m'apparait la plus intéressante.»

Devant lui, les photos des personnages de ses romans sont affichées afin qu'il puisse s'y référer à tout moment. Des photos? «Je me base sur d'authentiques personnes. Mes personnages ont leur avatar. Les photos proviennent souvent d'une banque du Musée McCord d'histoire canadienne», signale-t-il.

Lorsqu'un personnage se présente au guichet d'un cinéma le 22 mars 1919 sous un ciel pluvieux, l'auteur a vérifié quel film était à l'affiche ce soir-là et si le temps était bien à la pluie. «Je soigne scrupuleusement certains détails historiques. C'est une déformation professionnelle.»

Les familles des Portes de Québec ont véritablement existé: les Picard de l'histoire sont les Paquet de la basse-ville. Il y a eu aussi les Légaré et les Brunet, ces derniers toujours actifs dans la pharmacie. Tout ce qui concerne les commerces tire sa source de photos, publications et catalogues d'époque. Lorsque c'était possible, il a lu les rapports de vente, les biographies de marchands et une grande quantité de plans. «Grâce à mes romans, je connais la ville par cœur.»

Y a-t-il un personnage qu'il aimerait rencontrer? Oui, Thalie Picard, une femme déterminée qui parviendra à étudier la médecine envers et contre tous. Inspirée de la première femme à avoir fait des études de médecine à l'Université de Montréal, Marthe Pellan (admise en 1925), Thalie a pour modèle Irma Levasseur, diplômée aux États-Unis au début du 20e siècle. Faisant converger réalité et fiction, Jean-Pierre Charland imagine Thalie à l'aube de sa carrière inviter Marthe à prendre le thé...

Mathieu-Robert Sauvé