Le Japon critiqué pour sa gestion de la catastrophe

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  • Le 19 mars 2012

  • Daniel Baril

L’explosion de la centrale nucléaire de Fukushima a considérablement retardé les opérations d’aide humanitaire dans la zone touchée par le tsunami. (Photo: Greg Webb / IAEA)Francis Paquette faisait paisiblement la sieste dans son hôtel de Tokyo lorsqu'un tremblement de terre de magnitude 9 l'a sorti du lit le 11 mars 2011. «Les rideaux de la chambre se sont mis à valser, puis la valse est devenue un tango et je ne comprenais pas ce qui se passait», a-t-il relaté dans son témoignage présenté au Centre d'études de l'Asie de l'Est (CETASE) de l'Université de Montréal un an après la catastrophe.

 

Quelques instants après l'onde de choc qui a duré de cinq à six minutes, Tokyo était complètement paralysé par une panne de courant qui a interrompu toutes les communications et immobilisé le transport en commun.

Ce tremblement de terre et le tsunami qui a suivi ont fait 16 000 morts et 3000 disparus. Plus de 560 kilomètres carrés de côtes ont été inondés et, à certains endroits, la vague a pénétré jusqu'à 10 kilomètres à l'intérieur des terres. Le 13 mars, les Japonais apprenaient que la centrale nucléaire de Fukushima était non seulement hors d'état de fonctionner mais que des explosions s'y produisaient. Le gouvernement ordonnait alors l'évacuation de plus de 150 000 personnes.

Étudiant à la maitrise au CETASE et coordonnateur de l'Observatoire canadien sur les crises et l'action humanitaire, un groupe affilié au Centre d'études et de recherches internationales de l'UdeM, Francis Paquette a dressé le bilan de l'intervention humanitaire après ce désastre. À son avis, l'aide a été mal distribuée, et ce, pour deux raisons principales.

D'une part, le système d'intervention d'urgence est déficient au Japon parce que des groupes d'aide telle la Croix-Rouge sont intégrés aux structures bureaucratiques du gouvernement. «Un tel système avait déjà été critiqué pour son inefficacité et il nécessite un fort leadeurship gouvernemental, ce qui n'est pas le cas de la part des autorités en place», a-t-il affirmé.

D'autre part, «les ONG n'ont pu intervenir avant le 3 avril parce qu'elles n'ont pas les moyens d'agir dans des contextes de catastrophe nucléaire». Comme le périmètre de la zone évacuée empêchait de se rendre dans le nord du pays, la population de cette région a été délaissée et n'a pu recevoir d'eau, de nourriture ni de couvertures.

Mais contrairement à ce qu'ont rapporté les médias étrangers, il n'y a eu aucune panique à Tokyo, assure Francis Paquette. «Tout s'est déroulé dans l'ordre même s'il fallait marcher des heures pour rentrer à la maison ou attendre le train pendant 24 heures.»

Selon l'étudiant, toute la population a collaboré afin de réduire la consommation d'électricité et de nourriture et venir en aide aux victimes et aux personnes déplacées. Mais un an après, cette entraide s'émousse; certains trouvent que les évacués prennent trop de place et d'autres craignent même de les côtoyer de peur d'être contaminés à leur tour.

Le «Japon paternaliste» change

Le Japon était déjà dans une situation économique difficile et la reconstruction coutera 300 G$, a pour sa part souligné Bernard Bernier, directeur du Département d'anthropologie de l'UdeM et spécialiste du Japon. Les productions de viande, de riz, de lait et de légumes sont directement touchées par les radiations et l'on a trouvé des champignons contaminés jusqu'au sud de Tokyo, à 350 kilomètres de Fukushima. L'industrie électronique est aussi l'un des secteurs les plus éprouvés.

Des 52 réacteurs nucléaires que compte le Japon, seulement 2 sont demeurés en activité. «Les autres ont été fermés pour tester leur résistance et la population ne veut pas qu'ils soient remis en marche», mentionne le professeur. Pour compenser ces fermetures, le Japon doit produire de l'électricité à partir de gaz naturel qu'il importe. L'énergie coute donc plus cher, ce qui entraine une hausse des couts de production, une augmentation des prix et une baisse des exportations. «Pour la première fois en 30 ans, le Japon accuse un déficit de sa balance commerciale.»

Mais il y a tout de même des points positifs, estime Bernard Bernier. «Le fait que la population exprime son opposition à l'énergie nucléaire, même si c'est plus économique que le gaz, et le fait qu'elle est écoutée par un gouvernement plus ouvert aux réactions populaires sont des nouveautés.»

L'intervention gouvernementale a également été plus rapide qu'au lendemain du tremblement de terre de 1995 qui a fait près de 6500 victimes à Kobe et où tout s'était déroulé dans le chaos. Le Japon avait même refusé l'aide internationale, un orgueil qu'il a mis de côté après le tsunami de 2011.

Si l'administration publique était traditionnellement très forte, le gouvernement central se trouve aujourd'hui affaibli à cause de sa gestion de la crise, de ses initiatives tardives de reconstruction et d'une bureaucratie inefficace. «Le Japon paternaliste où le gouvernement dit aux gens quoi faire et comment se comporter est en train de changer», observe l'anthropologue qui séjourne régulièrement chez les Nippons.

Si le Parti démocrate, actuellement au pouvoir, suscite la critique et le mécontentement, le problème, a conclu Bernard Bernier, c'est que la seule option est le Parti libéral démocrate (un parti de droite), que personne ne veut voir revenir au pouvoir.

Daniel Baril

 

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