Semaine de l'environnement: halte à l'hypocrisie verte!

  • Forum
  • Le 19 mars 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Hervé Philippe limite ses déplacements professionnels à un voyage en avion par an.Quarante-quatre tonnes de CO2. C'est la quantité de gaz à effet de serre produite par le professeur Hervé Philippe au cours de l'année 2007. Il avait mentionné cette donnée dans un article scientifique pour la revue Trends in Genetics.

 

Plus récemment, en 2011, dans un article de Nature, il indiquait l'empreinte écologique de son étude. C'était probablement la première fois que, dans la prestigieuse publication, on précisait le cout énergétique d'une recherche scientifique. «J'avais calculé la dépense approximative d'énergie relative non seulement à mes déplacements, mais aussi à l'utilisation des ordinateurs, beaucoup plus énergivores qu'on le pense généralement. Mais je n'avais pas inclus le prélèvement des échantillons, ce qui aurait doublé le total», commente le professeur du Département de biochimie de l'Université de Montréal, militant au sein du Mouvement québécois pour une décroissance conviviale.

Marquant le coup, il signalait à la communauté scientifique qu'elle ne pouvait se soustraire à ses responsabilités en matière de pollution.

Adepte de la marche et du vélo et usager de l'autobus, l'universitaire limite aujourd'hui ses déplacements professionnels à un voyage en avion par an, question de réduire le plus possible son empreinte énergétique. Internet fait le reste.

M. Philippe donnera la conférence d'ouverture de la Semaine de l'environnement le 19 mars à midi. Le coauteur de Décroissance versus développement durable, paru l'an dernier aux Éditions Écosociété (voir Forum du 11 avril 2011), a accepté de répondre à nos questions.

 

Pourquoi stopper la croissance?

H.P. La poussée de croissance occidentale, exigeant une hausse récurrente de la productivité, du rendement économique et du PIB, parallèlement à l'augmentation de la population mondiale, a mené directement ou indirectement à l'extinction massive actuelle. Il faut inverser cette tendance destructrice. Mon point de vue est anthropocentriste. Je ne suis pas inquiet pour la grande majorité des espèces vivantes, mais je m'en fais pour les conditions environnementales qui ne conviendront peut-être pas à l'humanité. Les animaux seront les grands perdants. Par contre, les microorganismes devraient beaucoup mieux s'en sortir.

Comment s'y prend-on pour favoriser la décroissance?

H.P. Les solutions sont connues: il faut troquer l'auto contre l'autobus, s'alimenter avec des produits biologiques et locaux, bref diminuer son empreinte écologique. Sur le plan des ressources énergétiques, on est déjà dans une dynamique de décroissance. Prenez le pétrole à bas prix. La production des grands gisements diminue rapidement. Il faut puiser dans des réserves de plus en plus maigres pour soutenir l'offre et la demande. Il faut extraire des quantités exploitables d'hydrocarbures des sables bitumineux par exemple. Résultat: on pollue de plus en plus pour exploiter les gisements afin de pouvoir continuer à polluer avec nos voitures. Même chose pour les minerais. On rouvre des mines d'or en Abitibi qu'on avait fermées il y a 50 ans, faute de minerai suffisamment concentré. Mais pour trouver la même quantité d'or, on crée des montagnes de résidus miniers.

Il faut d'abord admettre le principe de la décroissance. L'économie mondiale s'appuie sur une croissance constante, mais avec les failles qu'on observe actuellement. Et la décroissance risque de s'imposer d'elle-même dès que la matière première se raréfiera, y compris dans une économie néolibérale, mais à un très fort cout social. C'est un principe vieux comme la révolution industrielle.

Pourquoi êtes-vous si sévère à l'égard du discours «vert» de l'industrie?

H.P. Le développement durable et l'adjectif «vert» sont sur toutes les lèvres, mais ne s'appliquent pas dans la réalité. Prenez le débat sur l'automobile électrique. On associe le véhicule à un moyen de transport plus écologique que la voiture à essence. Sur le plan individuel peut-être; il est vrai que votre auto électrique pollue moins dans un bouchon de circulation. Mais comment est produite son électricité? Par la combustion d'énergie fossile dans la plupart des pays de la planète!

Sauf au Québec, où 97 % de l'électricité est de source hydraulique.

H.P. Peut-être, mais il y a encore un piège. Des études ont démontré que les gens qui réduisent leur consommation de carburant avec un véhicule moins énergivore vont se déplacer beaucoup plus qu'avec un moyen de transport traditionnel; c'est ce qu'on appelle le paradoxe de Jevons, connu depuis le 19e siècle. Résultat, l'État doit maintenir en place les infrastructures routières, faites de bitume et de ciment, qui sont de véritables déserts écologiques. Vous savez quelle surface représente l'ensemble des routes et des stationnements sur le territoire des États-Unis? L'équivalent de la France en entier! Autre exemple: si vous limitez vos déplacements, vous ferez quoi avec vos économies? Un voyage de plus dans le Sud l'hiver. Au total, vous aurez brulé autant, sinon plus de pétrole. Ce qu'il faut changer, c'est notre rapport avec l'automobile individuelle.

Il faut aussi parler de l'énergie grise, ce concept voulant qu'on doive tenir compte de l'énergie nécessaire à la production d'un objet de consommation. Ainsi, la fabrication de l'ordinateur que vous venez d'acheter a nécessité autant d'énergie que si l'appareil avait été utilisé durant une année complète. Le cout atteint environ trois ans pour une automobile. Et à la fin de leur vie utile, il y a aussi un cout...

Comment ce discours est-il reçu dans les cercles spécialisés?

H.P. Parfois avec hostilité, mais nous sommes de plus en plus écoutés, même dans les milieux intellectuels. La préoccupation environnementale n'est pas nouvelle. John Stuart Mill a vu, dès le 19e siècle, que l'économie reposait sur la disponibilité des ressources. Nous tiendrons un congrès international sur la décroissance en mai à Montréal. Il fait suite à deux rencontres similaires à Paris et Barcelone. Les universités McGill, Concordia, du Québec à Montréal et HEC Montréal y sont associées.

Il ne faut pas voir ce mouvement comme extrémiste mais comme radical au sens premier du terme, c'est-à-dire qui va à la racine des choses. Même si je rêve à un monde sans voiture individuelle, je suis content de savoir qu'une ambulance ou un camion d'incendie peuvent circuler rapidement d'un point à l'autre.

Mathieu-Robert Sauvé

«Économie verte, chimie verte, croissance verte... Jusqu'où ira-t-on?», conférence d'Hervé Philippe le 19 mars de 12 h à 13 h à la salle S-142 du pavillon Roger-Gaudry. Entrée libre.

 


 

 

La Semaine de l'environnement est en cours

En association avec les représentants étudiants d'UniVertCité, le Vice-rectorat aux affaires étudiantes et au développement durable présente la Semaine de l'environnement, du 19 au 23 mars. En plus de la conférence d'ouverture, donnée par Hervé Philippe (voir le texte ci-dessus), on propose une rencontre avec Robert Monderie, coréalisateur avec Richard Desjardins du film Trou Story, une critique du développement minier en Abitibi. Henri Jacob, membre fondateur du Regroupement écologiste Val-d'Or et Environs et président de l'Action boréale en Abitibi-Témiscamingue, participera à la discussion qui suivra la projection du film le 20 mars à 17 h.

L'entrée est gratuite pour les étudiants sur présentation d'un laissez-passer publié dans le numéro courant du journal Quartier libre (5 mars).

Un atelier de vermicompostage aura lieu le 19 mars à 16 h 30 au 520, chemin de la Côte-Sainte-Catherine (pavillon de géographie). Les grands principes du compostage à l'aide de vers de terre seront expliqués durant une courte conférence. Par la suite, les participants pourront fabriquer leur propre bac, moyennant des frais de 25$.

 

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