Taki Kanaya veut redonner son âme à la langue japonaise

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  • Le 19 mars 2012

  • Daniel Baril

Taki KanayaIl n'y a pas que le français québécois qui soit fortement marqué par l'influence de l'anglais. Cette langue de la communication internationale, qui influe sans doute sur toutes les langues du monde, fait sentir son effet sur le japonais au point d'en marquer l'enseignement et la grammaire.

 

Depuis plusieurs années, Taki Kanaya, responsable des cours de japonais au Centre de langues de l'Université de Montréal, cherche à éveiller la conscience de ses compatriotes et à créer un mouvement de résistance contre ce qu'il considère être une véritable contagion.

Le périodique universitaire japonais iichiko vient de consacrer un numéro spécial aux travaux du professeur Kanaya. Six universitaires et chercheurs japonais présentent six ouvrages de Taki Kanaya traitant de la grammaire, de la philosophie et de l'anthropologie japonaises.

La fausse ellipse du sujet

Le point central des travaux du professeur porte sur le traitement différent du sujet pronominal dans la langue japonaise par rapport aux langues européennes. «En japonais, explique-t-il, le sujet pronominal existe, mais il n'est pas utilisé parce que le verbe ou le contexte permet de savoir qui fait l'action.»

Toutefois, les grammaires japonaises enseignent qu'une phrase est normalement constituée d'un sujet, d'un verbe et d'un complément et qu'en pratique le sujet est omis. Taki Kanaya rejette cette interprétation.

«Il n'y a pas d'ellipse du sujet, affirme-t-il. Le sujet n'est tout simplement pas nécessaire et il est contraire à la mentalité japonaise d'insister sur le sujet parce que cela le place en dehors de l'action. Au lieu de dire “Je vois le mont Fuji”, la langue japonaise formule plutôt la phrase ainsi: “Le mont Fuji est visible.” Et “Je t'aime” se dit plutôt “Il y a de l'amour” ou “Nous sommes dans l'amour”.»

Cette façon de concevoir le rapport entre soi et les autres ne vaut pas uniquement pour la première personne mais pour toutes les personnes d'une conjugaison. Lorsque le contexte nécessite une précision, une particule peut être ajoutée au verbe. «Il n'y a que sept langues dans le monde qui font du sujet un élément essentiel de la phrase», précise-t-il.

L'idée selon laquelle le sujet serait élidé en japonais proviendrait d'une influence anglaise remontant au 19e siècle, plus précisément à la suite de la restauration de l'empire en 1868 qui a amené le Japon à s'ouvrir à l'Occident. «Les grammaires japonaises conçues à cette époque ont copié les concepts linguistiques du Webster», affirme le professeur. Bien que la grammairienne Akira Mikami ait soulevé le même point dans les années 60, elle a été ignorée parce qu'elle n'était pas rattachée à une université.

La langue forme l'esprit

Taki Kanaya déplore que cette déformation du génie de la langue soit enseignée dès le primaire et qu'on enseigne de la même façon le japonais à des non-Japonais, en copiant la syntaxe anglaise ou française. «C'est de l'impérialisme linguistique et ça ne correspond pas à la réalité», lance-t-il.

Mais il y a pire à ses yeux. Cette insistance accordée au sujet conduirait à une perte de valeurs intrinsèques de l'âme japonaise, qui glisse vers le dualisme philosophique cartésien.

«Les Occidentaux ont tendance à tout répartir en deux camps: le vrai et le faux, le bien et le mal, moi et les autres, la logique et la déraison. Le Japonais essaie plutôt de concilier les différences et de les réunir en fonction des points communs. Il ne cherche pas à donner raison aux uns et tort aux autres; les deux ont des torts et sont dans le même bateau. C'est une autre façon de voir la réalité, plus propice à la coexistence pacifique.»

Le bilinguisme change, à son avis, la personne et il s'ensuit une dilution des aspects agréables et empathiques de la culture japonaise, «lessivée par le tsunami McDonald's»!

Le professeur va encore plus loin; selon lui, redonner à la langue japonaise son véritable esprit pourrait non seulement redynamiser la culture japonaise et sortir le pays du marasme politicoéconomique en donnant confiance au peuple, mais aussi contribuer à surmonter les conflits sans fin entre l'Occident et l'Orient, entre chrétiens et musulmans, si tous adoptaient cette façon de voir les choses.

Une invitation non voilée à suivre des cours de japonais...

Daniel Baril

 

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