À la recherche d'un nouvel humanisme

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  • Le 26 mars 2012

  • Marie Lambert-Chan

Depuis une dizaine d'années, Gilles Bibeau s'intéresse de près à l'évolution de la génomique et de la protéomique et surtout à leurs conséquences pour l'humain. «Les avancées scientifiques sont extraordinaires et, avec le temps, nous font espérer un dépassement de la condition humaine, constate-t-il. La frontière entre l'humain et l'animal devient incertaine. Il en va de même pour celle qui sépare l'homme de la machine. Un exemple patent est le génie génétique, qui nous offre la possibilité de nous recréer.

 

Ce n'est pas pour rien que la comparaison entre le cerveau et l'ordinateur est de plus en plus courante, voire banale. Or, cette vision réductrice risque de nous faire basculer dans le vide.»

Cette crainte a poussé ce professeur du Département d'anthropologie de l'Université de Montréal à élaborer les bases d'un nouvel humanisme «qui inclut les dimensions biologiques, politiques, sociales et symboliques de l'homme, qui considère à la fois l'homme fabricateur d'outils, Homo faber, et l'homme savant, Homo sapiens, et qui accepte de penser l'humanité dans sa parenté avec les autres formes de vie en même temps que dans sa spécificité», décrit l'anthropologue médical.

Cette réflexion fera l'objet d'une conférence intitulée «Quel humain dans l'humain? Les biotechnologies fabriquent-elles une nouvelle humanité?» aux Belles Soirées le 27 mars. Elle clôt une série de rencontres présentées à l'occasion du 50e anniversaire du Département d'anthropologie.

Selon Gilles Bibeau, cette discussion est d'autant plus nécessaire que les façons d'envisager l'humain jusqu'à aujourd'hui ont toutes abouti à des impasses. «L'humain n'est pas que nature et il n'est pas non plus que culture, observe-t-il. Ces deux pistes nous maintiennent dans une certaine incertitude, bien qu'il faille les explorer. Une troisième voie est celle de la liberté. Comme espèce, nous sommes toujours en processus d'arrachement par rapport aux déterminismes biologiques. Mais nous sommes aussi prisonniers des cultures que nous inventons. Encore là, la piste se brouille et il est difficile de mettre en évidence la spécificité humaine.»

Gilles BibeauIl propose plutôt de réfléchir au caractère humain sous trois angles. «Le premier consiste à regarder l'humain comme un être biologique capable de se représenter la vie; comme un être culturel capable de se représenter les limites et l'impérialisme de cette culture; comme un être capable de se représenter les formes de déterminisme qui cantonnent sa liberté.»

Le deuxième aspect prend la forme d'un questionnement sur la place des outils. «L'histoire nous montre que, chaque fois qu'il y a fabrication de nouveaux objets, nous les utilisons, signale Gilles Bibeau. Mais les outils actuels sont puissants et vecteurs de possibles dérives. Ils refabriquent l'humain, en font un posthumain ou un transhumain.»

Enfin, l'anthropologue souhaite une prise de conscience des pulsions positives et négatives qui sont inhérentes à l'homme. «Nous sommes des êtres faits pour la vie et la mort, donnant la mort et produisant la vie.»

De la théorie aux bancs d'école

Le nouvel humanisme de Gilles Bibeau n'est pas qu'une théorie. Le professeur aimerait qu'il soit enseigné aux jeunes depuis le primaire jusqu'au postsecondaire. «Nous devons développer leur sensibilité à la complexité humaine, leur expliquer les percées scientifiques tout en évitant les points de vue réducteurs et les liens de causalité simplistes», mentionne-t-il.

Un des moyens pour y arriver est l'interdisciplinarité. Selon lui, tous les programmes universitaires devraient offrir une première année de cours d'astronomie, de biologie fondamentale, de psychologie, de littérature, d'histoire, etc., avant que les étudiants se spécialisent.

M. Bibeau est fort conscient des résistances qu'un tel projet pourrait rencontrer. Mais il insiste: «Nous sommes à un point tournant. La population perçoit de plus en plus la complexité du monde, ne serait-ce que par la démonstration de la fragilisation de nos écosystèmes par la puissance de nos outils. Profitons de ce moment charnière pour lancer la discussion.»

Marie Lambert-Chan

«Quel humain dans l'humain? Les biotechnologies fabriquent-elles une nouvelle humanité?», conférence des Belles Soirées le mardi 27 mars à 19 h 30 au pavillon du 3200–Jean-Brillant.

 

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