La surdité n'est pas forcément synonyme de meilleure vision

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  • Le 26 mars 2012

  • Marie Lambert-Chan

Les chercheurs ont constaté que des difficultés visuelles persistaient même après la restauration de l’audition grâce à l’implant cochléaire.La croyance populaire veut que les personnes sourdes aient une meilleure vue pour compenser la privation de leur ouïe. À certains égards, leur vision serait même supérieure à la moyenne. Des chercheurs de l'Université de Montréal viennent de jeter un pavé dans la mare de ces lieux communs.

 

En effet, selon une recherche publiée dans Neuroreport, les porteurs d'implants cochléaires auraient des difficultés significatives à distinguer les fréquences spatiales contrairement à des individus dont l'audition est intacte.

Réduite à son état le plus simple, la vision est un immense code-barres et ces barres sont les fréquences spatiales. Ce sont les unités de base qui permettent au cerveau de reconnaitre les différences dimensionnelles. «La discrimination des fréquences spatiales est une habileté visuelle de bas niveau. Grâce à elle, vous distinguez un texte écrit en taille 12 d'un autre tapé en taille 11. La vision comporte aussi des fonctions de haut niveau, qui exigent davantage de ressources, comme la reconnaissance des visages», explique Dave Ellemberg, professeur au Département de kinésiologie de l'Université de Montréal et coauteur de l'étude.

Au cours de l'expérience, 18 porteurs d'implants cochléaires et 16 personnes entendantes devaient comparer deux séries de barres semblables, chacune présentée pendant une demi-seconde, et indiquer si elles étaient identiques ou pas. L'opération était répétée durant une quarantaine de minutes. «Au final, l'individu sourd avait besoin d'une différence deux fois plus grande entre les images A et B afin de percevoir correctement leur disparité», signale la première auteure de l'étude, Christine Turgeon, qui a récemment obtenu son doctorat en sciences biomédicales spécialisé en audiologie.

Christine TurgeonÀ noter que les participants sourds ont tous perdu leur ouïe progressivement et n'ont reçu leurs implants cochléaires qu'entre 8 et 52 ans. «Nous constatons donc que des difficultés visuelles persistent malgré la restauration de l'audition», mentionne-t-elle.

Des sens en interaction

Dave Ellemberg estime ces résultats «assez fracassants pour le monde de la science». «Jusqu'à maintenant, la plupart des travaux sur le sujet démontrent que les personnes sourdes voient mieux que les autres, mais ils ont seulement évalué des fonctions visuelles de haut niveau qui impliquent la cognition ou des aspects sociaux et relationnels comme la perception des visages, observe-t-il. Or, la vision est beaucoup plus complexe.»

Dave EllembergCette idée fort répandue tire son origine de la théorie de la compensation: chez une personne ayant une surdité profonde, les régions corticales destinées à l'audition demeurent en friche et sont dès lors récupérées par le système visuel qui devient beaucoup plus important. D'où le concept de «super» vision.

«Des études donnent toutefois à penser qu'il existerait une interdépendance entre les sens, c'est-à-dire que le développement de chacun repose sur le bon fonctionnement des autres. Autrement dit, l'audition est essentielle à la croissance normale des autres systèmes sensoriels. Nos résultats vont plutôt dans ce sens», expose M. Ellemberg.

Cela expliquerait pourquoi les participants ont conservé certains déficits visuels malgré le port des implants cochléaires. «Leurs sens ont eu le temps de se réorganiser pendant leur croissance et, comme on a rétabli leur audition tardivement, leur système s'est en quelque sorte figé, croit Christine Turgeon. Nous aurions sans doute des conclusions différentes si l'on refaisait cette recherche auprès de personnes privées de leur audition dès la naissance chez qui on a posé les implants vers l'âge de deux ans. Leur vision serait probablement comparable à celle de gens entendants, puisque leur cerveau n'aurait pas eu le loisir de se modifier en fonction de la surdité.»

Conséquences au quotidien

Il est possible que les faiblesses visuelles découvertes chez les participants sourds influent sur leurs activités quotidiennes. «Cela pourrait se manifester quand ils cuisinent, donne en exemple Dave Ellemberg. Ces personnes pourraient avoir du mal à évaluer des quantités. Il pourrait y avoir des effets aussi sur leurs capacités géométriques ou leur habileté à lire.»

Christine Turgeon est d'avis pour sa part que d'autres études sont nécessaires pour mesurer les répercussions de ces déficits.

N'empêche, cette recherche est une sonnette d'alarme pour les personnes qui souffrent de surdité et les cliniciens, ajoute M. Ellemberg. «Ces carences sont réelles et importantes. Les personnes sourdes ne devraient pas hésiter à consulter si elles croient avoir un problème et, de leur côté, les médecins, audiologistes et optométristes devraient intervenir, ou du moins investiguer, s'il y a des difficultés visuelles de bas niveau chez ces patients.»

Marie Lambert-Chan

 

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