Le système de santé a une jambe malade!

  • Forum
  • Le 26 mars 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

André-Pierre et Damien Contandriopoulos«Le système de santé québécois a une jambe malade – la manière dont on produit les soins – et une jambe saine – la manière dont on finance les soins», écrivent André-Pierre et Damien Contandriopoulos, professeurs respectivement à la Faculté de médecine et à la Faculté des sciences infirmières de l'Université de Montréal. Avec Astrid Brousselle, professeure à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l'Université de Sherbrooke, ils ont rédigé un manifeste adressé au premier ministre du Québec, Jean Charest, et au ministre de la Santé et des Services sociaux, Yves Bolduc; il est cosigné par 59 personnalités liées à l'administration de la santé, dont 14 sont rattachées à l'UdeM.

Qualifié de «manifeste des nerds» par l'éditorialiste de L'actualité, Carole Beaulieu, dans l'édition du 1er avril de la revue, le texte présente 10 recommandations pour préserver l'universalité de l'accès aux soins. «Après avoir lu la lettre des 59, vous n'écouterez plus de la même manière les appels à la privatisation», écrit Mme Beaulieu.

Le système de santé québécois est suffisamment financé; c'est l'utilisation des ressources qui pose problème, commente Damien Contandriopoulos, qui a souri lorsqu'il s'est vu accoler le qualificatif de nerd dans un magazine à grand tirage. Agacé de devoir expliquer à répétition et toujours «en 30 secondes» des problèmes comme l'engorgement des urgences quand il reçoit des appels de journalistes, il a voulu approfondir la question avec Mme Brousselle et son collègue de la Faculté de médecine qui est aussi son père. «Il faut mieux répartir les ressources et donner de nouvelles responsabilités au personnel en place, explique-t-il. On a créé des postes d'infirmières spécialisées, on a ouvert la porte aux sagefemmes et on permet aux pharmaciens d'accomplir des actes autrefois réservés aux médecins. C'est un bon début. Il faut maintenant mettre l'accent sur les soins à domicile et en milieu communautaire», dit-il.

Adaptation mondiale

La crise du système de santé n'est pas limitée qu'au Canada. Partout en Occident, on a créé après la guerre des programmes d'accès aux soins de santé qui s'adaptent mal aux nouvelles réalités. Aux États-Unis, les Medicare et Medicaid ont été mis en place pour assurer des soins de qualité aux plus démunis. «Aujourd'hui, ces programmes sont remis en question, ne répondant pas à la crise de la même façon», commente André-Pierre Contandriopoulos, qui étudie ce secteur depuis 40 ans. Des exemples d'adaptation réussie? Le Danemark, la Suède et la Norvège, qui offrent des soins de proximité, souvent à domicile.

Les partisans d'une ouverture à la privatisation des soins veulent «couper la jambe saine et laisser le marché s'occuper de la gangrène dans l'autre jambe», écrivent les auteurs du manifeste. Si le professeur titulaire du Département d'administration de la santé possédait une baguette magique, il ne s'attaquerait pas à la structure du système – les centres locaux de soins sont une bonne idée en soi –, mais il multiplierait le nombre d'intervenants de première ligne tels que les médecins de famille. Depuis cette année, le nombre de médecins spécialistes dépasse celui des omnipraticiens, une profession qu'il faut à tout prix valoriser.

Le manifeste des 59 présente 10 recommandations visant les soins de première ligne. Les signataires – parmi lesquels figurent notamment l'ancien ministre de la Santé Jean Rochon et l'ancien doyen de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l'Université de Sherbrooke Réjean Hébert – sont conscients que leur application exigera une volonté politique ferme «et qu'elles risquent de se heurter au lobby de groupes d'intérêts puissants». Mais ils en appellent à une «transformation profonde, intégrale et cohérente de l'organisation des soins».

«Pourquoi suit-on sans ronchonner le traitement prescrit par un médecin pour lutter contre un cancer et refuse-t-on celui prescrit par ces experts-là pour soigner notre réseau public?» s'interroge Carole Beaulieu.

Mathieu-Robert Sauvé

 

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