Attention à la surexploitation du thé du Labrador!

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  • Le 2 avril 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Alain Cuerrier, à gauche sur notre photo, et Youri Tendland estiment qu'il faut mieux faire connaitre les implications de la récolte du thé du Labrador.La récolte de la totalité des feuilles tue le plant de thé du Labrador (Rhododendron groenlandicum) dans 7 cas sur 10, mais celle des feuilles de l'année précédente n'aurait aucune conséquence sur sa survie.

 

Voilà l'une des constatations de Youri Tendland, étudiant à la maitrise en sciences biologiques, à l'issue d'une expérience menée à la Baie-James durant deux saisons. «La récolte du thé du Labrador est possible dans une perspective de développement durable, mais il faut respecter certaines balises», explique-t-il durant une entrevue au Jardin botanique de Montréal. Il vient de signer un article sur le sujet dans Botany (16 mars 2012) avec son directeur de recherche Alain Cuerrier et sa codirectrice Stéphanie Pellerin, de l'Institut de recherche en biologie végétale, ainsi que Pierre Haddad, professeur au Département de pharmacologie de l'Université de Montréal.

Nous sommes dans la section du Jardin botanique consacrée aux Premières Nations du Québec, où l'on peut voir quelques plants de l'espèce. Même si l'hiver se termine tout juste, les tiges sont couvertes de feuilles restées vertes. «C'est une caractéristique de plusieurs éricacées, indique Alain Cuerrier, chercheur en ethnobotanique. Dès que les beaux jours reviennent, le plant peut faire de la photosynthèse sans attendre de nouvelles pousses. Fréquent en milieu tropical, le phénomène est plus rare sous nos latitudes.»

Comme il l'a constaté au cours de ses rencontres avec des membres des Premières Nations de 2003 à 2011, le thé du Labrador est utilisé depuis plusieurs générations pour ses propriétés curatives. «Les ainés le citaient souvent pour traiter la migraine. En infusion, il pourrait aider à lutter contre le diabète», dit-il. Cet effet est actuellement observé dans une étude effectuée auprès d'une trentaine de sujets de la communauté crie.

«Considéré comme un stupéfiant léger, on l'a prescrit contre la coqueluche, la dysenterie et les affections de la vessie, peut-on lire sur le site PasseportSanté.net. Dans certaines nations amérindiennes, les femmes en prenaient trois fois par jour à l'approche de l'accouchement, histoire de faciliter leur travail. On a également prisé les feuilles réduites en poudre pour soulager le mal de tête.» D'autres effets de cette plante médicinale ont été rapportés: anti-inflammatoire, antispasmodique, antibactérien, décongestif et antitumoral. Le thé du Labrador arrivait en tête de liste des 17 plantes désignées par les guérisseurs autochtones pour leurs vertus thérapeutiques.

Dans certaines nations amérindiennes, les femmes prenaient du thé du Labrador trois fois par jour vers la fin de leur grossesse afin de faciliter l'accouchement. (Photo fournie par M. Cuerrier)Engouement commercial

Les entreprises privées n'ont pas attendu les études cliniques pour commercialiser le plant. La cosméticienne Lise Watier a mis sur le marché un produit «antiâge» au thé du Labrador. Riche en «molécules actives», la plante aurait des propriétés antioxydantes qui «combattent l'apparence des rides et ridules».

De plus, on trouve dans les magasins de produits naturels de l'huile essentielle au thé du Labrador. Pour produire un seul litre de ce produit, il faut distiller environ 25 kilos de feuilles. «L'autre jour, dans un café du Mile End, on m'a servi du thé du Labrador. J'ai vu tout de suite que l'infusion contenait des jeunes pousses», relate M. Tendland.

Même si la plante est abondante dans certaines régions boréales, elle pousse dans un milieu fragile (la tourbière) et aucune étude sérieuse sur les effets de sa récolte n'avait été entreprise avant ce jour. Alain Cuerrier, qui mène des travaux sur les plantes médicinales autochtones avec la nation crie depuis une dizaine d'années, a décidé de combler la lacune. L'expérience s'est déroulée sur trois sites avec 30 plants par site. Le tiers de ces plants sont restés à l'état naturel; on a procédé à la récolte de la totalité des feuilles sur un deuxième tiers et l'on a recueilli les feuilles de l'année précédente sur les autres plants.

Même si les résultats sont positifs pour ceux qui souhaitent exploiter cette ressource, les chercheurs recommandent que de nouvelles études soient lancées. «Le mode de reproduction de la plante, par clonage, fait qu'on doit mieux connaitre les implications de la récolte, mentionne Alain Cuerrier. La récolte aura-t-elle une influence sur la dynamique de l'espèce dans une région donnée? Quel pourcentage de feuilles peut-on récolter sans compromettre la survie du plant? Ces questions sont encore sans réponse.»

Sarracénie pourpre: même combat

Grâce à la collaboration de la nation crie, l'équipe peut compter sur une habitation en plein bois, à quelques kilomètres du village de Mistissini, devenu le centre névralgique de ce laboratoire à ciel ouvert. Une autre recherche est en cours sur la sarracénie pourpre, une plante carnivore prisée dans la pharmacopée traditionnelle.

Plus rare que le thé du Labrador, cette plante aurait des propriétés antiseptiques, comme le rapporte le frère Marie-Victorin dans la célèbre Flore laurentienne. «Tous les Indiens affirment que la plante est souveraine contre la petite vérole», écrit-il en précisant qu'aucune étude sérieuse n'a permis de le confirmer.

L'incidence de la récolte est étudiée cette fois sur trois, voire cinq saisons. Dans 36 sites, on prélève de 20 à 80 % des plants afin d'établir le taux de survie de la population. La synthèse de ces travaux n'est pas encore terminée, mais les botanistes peuvent déjà affirmer qu'ici les effets d'une récolte pourraient être dévastateurs. «On pense qu'il y aurait des conséquences même lorsqu'on prélève 20 % des plants sur un site. Il faudrait se limiter à environ 5 % de plants par population. Et encore, la récolte ne serait pas annuelle mais bisannuelle.»

Les chercheurs disent pouvoir donner les clés d'une exploitation répondant aux critères du développement durable, en offrant au demeurant un levier économique aux Premières Nations. «Chacune de nos recherches se fait en collaboration étroite avec les autochtones et ceux-ci participeront aux bénéfices des travaux s'il y a lieu», signale Alain Cuerrier. dont les subventions des Instituts de recherche en santé du Canada ont pris fin l'an dernier.

Un article récent du chercheur était d'ailleurs signé par plusieurs ainés de la nation crie de façon à reconnaitre leur expertise tirée du savoir ancestral.

Mathieu-Robert Sauvé

 

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