L'art contemporain joue dans les poubelles

Le travail de l'artiste ghanéen El Anatsui, qui utilise beaucoup d'objets recyclés, a fasciné la chercheuse. (Photo : October Gallery)Le 21e siècle recycle. Ce qui auparavant était considéré comme rebut devient matière. Même les idées passent par le bac vert à l'aube du nouveau millénaire. Matina Alexakis a eu l'idée de faire sa maitrise sur le sujet en découvrant la série Cloth, d'El Anatsui, un artiste d'origine ghanéenne. «J'ai trouvé son travail fascinant. Ce que fait Anatsui est entre l'assemblage et la sculpture. Des bouchons de bouteilles d'alcool sont coupés, pliés, écrasés et cousus ensemble. C'est en fait une sorte de sculpture souple. Le résultat imite une étoffe traditionnelle africaine.»

 

À l'époque de ses premières recherches sur le déchet dans l'art contemporain, Matina Alexakis est tombée sur la série Pictures of Garbages, de l'artiste brésilien Vik Muniz. «Vik Muniz a fait poser des gens qui travaillent dans le plus gros dépotoir d'Amérique latine (Jardim Gramacho à Rio de Janeiro) de façon à rappeler des œuvres connues. Il a amené les résidants du dépotoir dans son atelier en rapportant aussi plein de déchets. En projetant chaque photo sur le sol de l'atelier, il leur a demandé de recréer l'image avec les déchets, explique Matina Alexakis. Si j'avais à caractériser son œuvre en peu de mots, je la baptiserais “art illusoire”. En réalité, son travail me fait penser à celui des impressionnistes. Quand on voit de loin une toile impressionniste, ça ressemble à une image, mais de près, c'est seulement des petits points. Quand on s'approche des portraits de Vik Muniz, on découvre plein de déchets.»

Pour explorer trois lieux différents, Matina Alexakis a ajouté l'artiste Serge Murphy à son mémoire. «Je me suis beaucoup intéressée à l'influence du lieu sur le déchet et sur la démarche artistique. Alors, j'ai voulu aussi un créateur de l'Occident. Serge Murphy est un Québécois qui utilise des objets de son quotidien et les assemble. L'œuvre que j'ai choisie est Rien de tout cela. Elle reproduit d'une certaine façon le cabinet des curiosités de la Renaissance, des 17e et 18e siècles. L'artiste présente ses objets trouvés tels quels, rassemblés.»

Matina AlexakisMatina Alexakis affirme que ces créateurs font «une double opération de recyclage». Ils recyclent à la fois la matière et une idée, une tradition. La géographie influence particulièrement le côté abstrait du recyclage. El Anatsui, par exemple, travaille avec des ouvriers pour créer ses grandes mosaïques de bouchons imitant les textiles traditionnels africains. Le résultat comme le processus reprennent une tradition locale.

Dans l'histoire de l'art, le déchet a sa place depuis plus d'une centaine d'années. On pense particulièrement aux courants avant-gardistes dont les tenants ont été les premiers à utiliser des déchets, que ce soit des vieilles coupures de journaux dans des collages ou des ready-made dans des musées. Matina Alexakis s'est interrogée sur le sens actuel du déchet dans l'art: «On ne peut pas dire que les artistes que j'ai étudiés sont innovateurs. Je me suis demandé comment et pourquoi les déchets peuvent être de l'art. On parle toujours des mouvements d'avant-garde, et tout le monde connait Picasso. Moi, je voulais faire voir des artistes moins connus.» Elle l'indique très clairement d'ailleurs: tout cela est éminemment postmoderne.

Matina Alexakis blogue en deux langues dans ses temps libres : Eye of a Culturalista et Regard d'une Culturalista.

Charlotte Biron
Collaboration spéciale

 

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