L'élection des chefs de partis par les membres est là pour de bon, estime André Blais

  • Forum
  • Le 2 avril 2012

  • Daniel Baril

Tous les membres du NPD ont pu participer à l'élection du chef les 23 et 24 mars dernier. (Photo : Matt Jiggins)L'élection du chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), le 24 mars dernier, a causé des sueurs froides à l'état-major du parti lorsque le système électronique de vote à distance a été victime d'une opération de piratage. Le recours au vote électronique s'avérait nécessaire puisque, selon les statuts du parti, tous les membres peuvent se prononcer sur le choix du chef, quel que soit le nombre de tours de scrutin.

 

Une telle procédure d'élection du chef est maintenant la règle dans tous les partis politiques de la scène fédérale canadienne. «Le risque d'hameçonnage ou de piratage semble être le seul inconvénient associé à cette procédure et, malgré ce risque, la formule est là pour rester, affirme André Blais, professeur au Département de science politique de l'Université de Montréal. Nous n'avons vu aucun retour en arrière.»

Avec son collègue William Cross, de l'Université de Carleton, le professeur Blais a analysé les modes d'élection dans les courses à la chefferie des partis politiques dans cinq pays anglophones, soit le Canada, le Royaume-Uni, l'Irlande, l'Australie et la Nouvelle-Zélande, afin de cerner dans quelles conditions les partis consentent à l'élargissement de la participation des membres.

Le Canada se distingue

S'il y a une nette tendance à accorder une plus grande place aux membres dans l'élection des chefs depuis les années 80, cela ne va pas nécessairement jusqu'à donner le plein pouvoir décisionnel à la base. Le Canada se distingue des quatre autres pays de cette étude par le fait qu'il est le seul où tous les partis fédéraux ont adopté l'élection au suffrage des membres.

Au Royaume-Uni, seulement deux partis sur cinq procèdent de cette façon et deux partis sur six font de même en Irlande. En Australie, un seul des quatre partis a recours à un tel système et aucun ne l'a fait en Nouvelle-Zélande.

André BlaisSelon ce que les deux chercheurs ont observé, le mouvement de réforme est habituellement amorcé par les partis les plus jeunes et il se propage ensuite aux partis plus anciens. «Les nouveaux partis cherchent à se différencier des autres et à innover, souligne André Blais. Puisque la formule semble démocratique, les autres suivent. Mais ça prend du temps et il y a de la résistance de la part de l'establishment.»

La situation qui prévaut en Australie et en Nouvelle-Zélande illustre bien ce point. Le seul parti qui fait élire son chef par les membres de la base en Australie est le Parti démocrate, fondé en 1977. En Nouvelle-Zélande, les deux partis qui font une place aux membres mais sans aller jusqu'au suffrage universel sont le Parti vert et le Parti maori, créés respectivement en 1995 et en 2004.

Le fait que, dans ces pays, les partis plus anciens n'ont pas emboité le pas aux récentes formations étonne le professeur. La principale raison invoquée par les responsables est qu'ils ne peuvent pas laisser le parti sans chef trop longtemps. Ils craignent également de trop fréquentes remises en question du leadeurship du chef par la base.

Profiter du passage dans l'opposition

Dans l'ensemble des situations observées, les réformes ont été introduites après une défaite électorale qui a conduit le parti dans l'opposition. C'est notamment le cas au Canada.

Le Parti libéral du Canada a en effet été le premier parti fédéral à adopter une procédure de suffrage universel alors qu'il était dans l'opposition en 1990. Cette décision a toutefois été renversée par un congrès en 1992 qui a réduit la participation de la base à un vote indicatif et donné le pouvoir décisionnel aux délégués. En 2006, après que le parti eut de nouveau perdu le pouvoir, des membres ont tenté de réintroduire le suffrage universel mais sans gagner les appuis nécessaires à son adoption. Une réforme allant dans le même sens fut finalement instaurée en 2009.

Le Parti progressiste-conservateur a lui aussi joué au pingpong avec le mode d'élection de son chef. En 1995, alors qu'il est à son tour dans l'opposition, il adopte diverses réformes incluant l'élection du chef par les membres. Cette disposition est abolie en 2002, après qu'un candidat sans lien significatif avec le parti fut arrivé deuxième lorsque Joe Clark a été élu chef du parti en 1998. Le parti est revenu à l'élection par les membres quand il a fusionné avec l'Alliance canadienne en 2003 pour devenir le Parti conservateur. L'Alliance avait déjà dans ses statuts un tel processus d'élection.

Le NPD a pour sa part adopté la formule des primaires en 1995 et qui exigeait qu'un candidat ait reçu au moins 15 % d'appuis auprès des membres pour se rendre à l'étape du congrès à la chefferie. Cette dernière étape a été abolie en 2000 au profit d'une formule accordant 75 % des votes à l'ensemble des membres individuels et 25 aux syndicats membres.

Quant au Bloc québécois, fondé en 1991, il ne disposait d'aucune procédure d'élection du chef avant le départ de Lucien Bouchard, en 1996. Le chef suivant, Michel Gauthier, a été désigné par le Conseil général du parti, après quoi la formule «un membre, un vote» a été instaurée.

Des retombées limitées

Ces réformes s'opèrent parallèlement à une baisse des effectifs des partis et André Blais y voit une volonté de recruter de nouveaux membres. «Ça donne un certain coup de pouce aux effectifs au début, mais l'effet à long terme reste faible», affirme-t-il.

L'effet est également limité sur la vie politique elle-même. Si ces réformes contribuent à démocratiser la vie interne des partis, «elles n'ont pas modifié les courses à la chefferie et n'ont pas amené plus de femmes dans ces courses. Les candidats les plus jeunes en profitent peut-être davantage, mais les changements sont minces», estime le politologue.

Ces analyses ont donné lieu à deux publications par les deux chercheurs, soit le volume Politics at the Centre: The Selection and Removal of Party Leaders in the Anglo Parliamentary Democracies (Oxford University Press, 2012), sujet repris dans un récent article de la revue Party Politics.

Daniel Baril

 

Sur le Web


 

Vote au pluriel

Une équipe de chercheurs québécois et français, dirigée par André Blais, a conçu un site Internet destiné à analyser l'effet de différents modes de scrutin sur la politique. La manière dont on compte les voix a-t-elle une influence sur les résultats? Ces systèmes sont-ils réellement différents? Un système est-il meilleur qu'un autre? Pour tenter de répondre à ces questions, le site de simulation d'élections, intitulé Vote au pluriel, invite les participants à voter selon quatre modes de scrutin, soit le vote alternatif (modèle irlandais), le vote uninominal à un tour (modèle mexicain), le vote uninominal à deux tours (modèle français) et le vote par approbation (modèle théorique).

Les quatre modes de scrutin sont expliqués et les participants doivent préciser comment ils voteraient dans chacun de ces systèmes avec, comme contexte électoral, l'actuelle campagne présidentielle française.

Chacun peut participer à l'expérience en se rendant à l'adresse voteaupluriel.org.

D.B.