Pourquoi certains oiseaux migrateurs voyagent-ils en groupe et d'autres en solitaire?

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  • Le 2 avril 2012

  • Daniel Baril

Les oiseaux qui voyagent en groupe sont l'exception et ce sont surtout ceux qui parcourent de longues distances, comme les oies blanches, qui en tirent des avantages. (photo : Éric Bégin)Avec le retour du beau temps nous reviennent également les oiseaux qui nous avaient quittés pour des cieux plus cléments à l'automne. Les oies blanches sont parmi les premières à nous faire réaliser que le printemps est bien arrivé. Depuis plus de deux semaines déjà, on peut les observer sur les rives du Saint-Laurent et dans les prés avoisinants, où elles refont leurs forces. Avant de s'offrir ce repos bien mérité, elles ont parcouru près de 1000 kilomètres sans escale, voyageant jour et nuit à tire-d'aile.

 

À certains égards, ce type de migration demeure une exception dans le monde aviaire. La plupart des espèces adoptent en effet le vol de nuit ou le vol de jour et migrent en solitaire, alors que les oies le font en groupe. Guy Beauchamp, agent de recherche et d'enseignement à la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal, s'est penché sur ces aspects de la migration afin de comprendre les facteurs qui, au cours de l'évolution, ont amené chaque espèce d'oiseaux à adopter le type de migration qu'on lui connait aujourd'hui.

Les avantages du groupe

Le chercheur a regroupé 409 espèces d'oiseaux migrateurs d'Amérique du Nord selon leur apparentement afin de faire ressortir dans quelle direction certaines caractéristiques du vol ont évolué. Cette comparaison a fait émerger 72 transitions entre courtes et longues distances migratoires survenues au fil de l'évolution entre espèces apparentées.

La paruline des pins et la paruline à couronne rousse, par exemple, ont un ancêtre commun qui migrait sur de longues distances; cette caractéristique a été conservée chez la paruline à couronne rousse, qui migre du Canada jusqu'aux Caraïbes, alors que l'évolution a favorisé une courte migration chez la paruline des pins, qui voyage du sud du Canada au sud des États-Unis.

Guy Beauchamp (Photo :  Marco Langlois)«Lorsque la distance de migration diminue, la taille du groupe a également tendance à diminuer, affirme Guy Beauchamp. Cette constatation vaut aussi dans l'autre sens: plus la distance parcourue augmente, plus l'espèce évolue vers une migration en groupe et plus ce groupe est important en nombre.»

Il y aurait donc un avantage à voyager en groupe quand la distance à parcourir est grande. Le chercheur y voit en fait plusieurs avantages. Il y a d'abord l'économie d'énergie apportée par le vol en formation, qui réduit la turbulence, comme le savent les cyclistes qui profitent de la traction exercée par celui qui les précède. Ce phénomène est plus marqué chez les espèces de taille élevée comme nos oies blanches.

Un groupe bénéficie en outre d'autant de boussoles biologiques qu'il y a d'individus, ce qui est un atout appréciable sur de très longues distances. Les plus jeunes peuvent profiter de l'expérience des plus vieux pour se rendre à bon port et les haltes alimentaires en groupe réduisent les risques de prédation. Pour les oiseaux planeurs diurnes, comme la buse de Swainson, il est plus facile de suivre leurs congénères qui ont repéré une zone d'air chaud leur permettant de s'élever à de hautes altitudes.

Il n'y a toutefois pas de corrélation entre la distance franchie et la taille de l'oiseau. Le bécasseau semi-palmé, un oiseau de la taille d'un moineau qui fait sa halte migratoire dans la baie de Fundy, peut parcourir près de 3000 kilomètres sans escale! Et que dire de notre colibri à gorge rubis, qui passe ses hivers en Amérique centrale?

Les petits profitent de la nuit

La même analyse phylogénétique faite cette fois sur l'aspect diurne ou nocturne du vol a conduit le chercheur à observer 24 transitions survenues entre ces deux types de vol au cours de l'évolution entre espèces apparentées.

Les résultats infirment une hypothèse voulant que cette caractéristique de la migration soit déterminée par le comportement alimentaire des oiseaux, ceux qui se nourrissent de jour voyageant par le fait même de jour. «Il y a très peu de correspondance entre ces deux facteurs», affirme Guy Beauchamp.

Certaines espèces de colibris se rassemblent au moment de la migration. Malgré sa très petite taille, cet oiseau peut parcourir plusieurs milliers de kilomètres. Sur la photo, le colibri à gorge rubis, la seule espèce présente au Québec. (Photo : Jeffrey W.)Les avantages semblent plutôt varier selon les espèces. La recherche montre qu'il y a une corrélation entre la taille de l'oiseau et le moment de la migration: les espèces plus petites migrent davantage la nuit que le jour et il y a augmentation de la taille de l'oiseau lorsqu'il y a transition vers une migration de jour. Ce fait est notamment observé entre les râles et les grues, de proches cousines; les premiers, dont la taille varie de petite à moyenne, migrent surtout la nuit, alors que les secondes, de grande taille, migrent le jour.

«L'avantage pour un oiseau de petite taille de voyager la nuit est qu'il y a moins de turbulences que le jour, ce qui facilite le vol, explique le chercheur. Il y a aussi moins d'évaporation la nuit, un phénomène auquel les petits oiseaux sont plus exposés.»

Mais comme dans le cas des longues distances, c'est l'aspect grégaire de l'espèce qui semble être le facteur le plus déterminant pour le moment de la migration. «Plus l'espèce est sociale ou vit en larges groupes, comme les grues ou les carouges, plus elle a tendance à migrer de jour. L'une des raisons est sans doute le fait qu'il est plus difficile de maintenir la cohésion du groupe la nuit et que les avantages du vol nocturne sont moins importants», avance-t-il.

Selon Guy Beauchamp, la dimension sociale de la vie des oiseaux aurait ainsi modulé deux des principaux aspects de la migration en permettant de parcourir de plus longues distances et en facilitant le vol de jour.

Les résultats de ces deux études que M. Beauchamp a réalisées à titre de chercheur indépendant ont été publiés dans Biology Letters et dans le Journal of Evolutionary Biology.

Daniel Baril

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Les oiseaux migrateurs (Durée : 3 min 08 s)

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