Quand les émotions nuisent à l’enquête criminelle

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  • Le 2 avril 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Il a fallu un certain temps aux experts pour réaliser que le tueur d'animaux n'était pas une personne. (Photo fournie par M. Ribaux)À l'été 2005, une scabreuse affaire de zoophilie sème la consternation en Suisse, alors qu'une soixantaine d'animaux sont découverts morts ou blessés, sauvagement mutilés aux parties génitales. Le journal Le temps mentionne qu'«un sadique cruel, seul ou avec complice» a agressé des animaux au cours des trois derniers mois. «Dernier cas en date: une chèvre blanche retrouvée morte le 8 aout à Movelier, une mamelle sectionnée et emportée.»

 

Analyse d'ADN, caméras de surveillance et expertise scientifique permettront de faire la lumière sur cette série noire. Conclusion: les animaux sont morts de causes naturelles et les mutilations ont été faites par... des canidés. «Il aura fallu une approche scientifique et la force de persuasion d'un chef de la police judiciaire pour qu'on remette les compteurs à zéro. Il fallait analyser la situation froidement, sans égard pour les émotions suscitées», explique Olivier Ribaux, professeur à l'Université de Lausanne et chercheur invité au Centre international de criminologie comparée de l'Université de Montréal. M. Ribaux présentait cette étude de cas à une quarantaine de participants de l'École de criminologie, le 20 mars, à l'occasion d'une conférence midi.

Durant les évènements de 2005, M. Ribaux travaille pour le Service de renseignement criminel des polices de la Suisse romande, sur le territoire duquel trois bêtes ont subi des lacérations suspectes. La note rédigée par l'agent de police appelé à constater une agression sur un âne, le 23 aout, fait état de «sévices abominables» au couteau. «Cette bête a crevé sur place et l'auteur a quitté les lieux en emportant les oreilles et le sexe», peut-on lire. La police publie des communiqués qui, repris par la presse, créent une surenchère émotive. On craint que le ou les sadiques s'attaquent au public; les agriculteurs s'impatientent.

C'est Olivier Guéniat, chef de la police judiciaire, qui prend les choses en main. «Il a eu suffisamment d'autorité pour s'imposer et adopter une approche scientifique. Il n'était pas clair à ce moment-là que les recherches avaient mené à de fausses pistes», signale le spécialiste, qui écrit actuellement un livre sur l'importance d'une approche scientifique dans le renseignement criminel.

Émotions au vestiaire

Cinq hypothèses sont alors émises par l'équipe d'enquêteurs: mort naturelle avec intervention de carnivores, mutilation accidentelle, automutilation, mutilation causée par une autre bête ou intervention humaine. Dans le dernier cas, on étudie divers motifs: fraude pour toucher une prime d'assurance, escroquerie ou geste délibéré d'un tueur en série.

Chacune des hypothèses est alors testée sans tenir compte des rumeurs, qui se sont propagées dans tout le pays. La police analyse les cas de cadavres retrouvés dans les forêts environnantes au cours des cinq dernières années. On «lacère» volontairement des carcasses animales afin de documenter les marques de coups de couteau dans la chair et l'on cherche de nouveaux indices. On procède à des examens toxicologiques pour vérifier l'hypothèse de l'empoisonnement; des prélèvements de tissus endommagés font l'objet de tests ADN; des carcasses d'animaux sont abandonnées dans les champs et filmées de nuit.

Il faut analyser les situations froidement et se méfier des émotions ambiantes, a rappelé Olivier Ribaux devant des étudiant en criminologie.Les experts constatent vite que les coupures observées ne correspondent pas à celles effectuées par des couteaux; que les poils «suspects» proviennent de canidés et que de l'ADN de renard a été identifié sur les blessures. Quant aux images tournées de nuit, elles révèlent que les charognards se mettent rapidement à l'œuvre lorsqu'une carcasse est abandonnée dans la nature. Les parties génitales, plus tendres et sans poils, sont souvent les premières à être dégustées...

Le 27 septembre 2005, la police neuchâteloise expose ses conclusions dans un communiqué. Le même jour, l'institut vétérinaire de l'Université de Zurich organise une conférence de presse, où il exclut l'intervention humaine dans une bonne dizaine de cas. «Les leçons à tirer de cette affaire sont nombreuses, écrivent Olivier Ribaux et Olivier Guéniat dans Le Journal de la police (octobre 2011). D'un point de vue fondamental, il est incontestable que notre logique naturelle nous pousse à des biais de raisonnement. Même si nous en sommes conscients, nous pouvons tous y succomber. Résister au contexte dans cette affaire n'était pas simple: autant de médias internationaux qui s'intéressent à des évènements qui se déroulent dans une région généralement ignorée, autant de policiers qui travaillent sur une même affaire, autant d'attentes du public contribuent à influencer nos comportements. Tout cela ne peut que susciter l'envie de participer, de donner son avis, jusqu'à ignorer l'essentiel: les faits et le constat technique, surtout dans des situations de violence particulièrement propices à l'échange de traces.»

Experts consultés

Le plus consternant, c'est que même les vétérinaires qui ont examiné les animaux attaqués n'avaient pas évoqué la thèse du canidé à la recherche d'une proie. De plus, des experts de la santé mentale ont exprimé des craintes quant à des agressions sur des personnes sans connaitre le fond de l'histoire. Cela aurait pu mener à de véritables drames, fait remarquer M. Ribaux. «Un journal rapporte que des touristes observant des vaches dans un champ ont été soupçonnés d'être responsables de l'hécatombe.»

Les journalistes suisses font leur mea-culpa quelques années plus tard et conviennent que «cette affaire jette une grosse tache sur la crédibilité des médias». Trop heureux d'avoir une nouvelle importante en plein été (alors qu'habituellement il ne se passe pas grand-chose...), ils s'y sont consacrés sans s'interroger sur sa vraisemblance. Pour les criminologues, souvent appelés à commenter des faits sans en connaitre tous les détails, cette étude de cas est pertinente.

«Le sadique a surtout sévi dans les journaux», a titré l'agence Swissinfo au moment de faire le bilan de cette affaire. Plus de peur que de mal, dirions-nous ici.

Mathieu-Robert Sauvé

 

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