Le Canadien de Montréal, terrain de guerre culturelle

  • Forum
  • Le 9 avril 2012

  • Daniel Baril

Les Montréalais étaient descendus dans les rues par milliers au printemps 2010, lorsque leur club avait participé aux séries éliminatoires. (Photo: Anirudh Koul)La triste fin de saison du Canadien de Montréal aura donné lieu à un autre chapitre de ce qu'Emmanuel Lapierre, récemment diplômé de la maitrise du Département d'histoire de l'Université de Montréal, a qualifié de guerre culturelle entre francophones et anglophones du Québec. Le terrain de cette guerre est le Tricolore lui-même, instrumentalisé par deux communautés aux repères politiques divergents afin de servir de symbole culturel à chacune d'elles.

 

Ce chapitre s'est écrit lors du congédiement du directeur du Canadien, Pierre Gauthier. «Le propriétaire Geoff Molson a alors déclaré que ce que les partisans veulent, c'est que le Canadien gagne, ce qui sous-entend que la question linguistique est secondaire ou peu importante. Serge Savard, conseiller spécial de M. Molson dans ce dossier, a pour sa part affirmé que le prochain directeur allait parler français. Cette divergence est une manifestation éclatante de la guerre qui oppose deux nationalismes culturels», soutient l'historien.

Emmanuel Lapierre a consacré sa recherche de maitrise à analyser, sous l'angle du nationalisme culturel postcolonialiste, les travaux d'historiens et de sociologues consacrés au Canadien depuis sa fondation jusqu'à 2011. L'analyse fait émerger une double réalité selon que le point de vue est celui des partisans ou celui des propriétaires.

Canalisation de l'identité nationale

Emmanuel Lapierre situe la création du Canadien de Montréal, en 1909, dans le courant du nationalisme canadien-français de la fin du 19e siècle, au moment où les élites encourageaient la formation d'équipes sportives devant assurer «la fierté de la race canadienne-française».

Dans un contexte postcolonial où la société colonisée cherche à se déprendre du syndrome de la conquête et où le colonisateur tente de conserver son emprise, le Canadien est vite devenu, pour les francophones, «l'expression d'une lutte théâtralisée pour la survivance et pour construire une identité nationale forte axée sur la réussite», peut-on lire dans le mémoire.

Il faut rappeler que les fondateurs de cette équipe possédaient déjà une formation de joueurs anglophones à Montréal, les Wanderers, et qu'ils voulaient exploiter commercialement la rivalité linguistique entre francophones et anglophones en créant le Canadien. Les deux équipes se sont affrontées jusqu'à la disparition des Wanderers après l'incendie de leur aréna de Westmount en 1918. Mais la rivalité culturelle par hockey interposé reprendra de plus belle avec la création d'une nouvelle équipe anglophone en 1924, les Maroons, qui ne survivra toutefois pas à la dépression de la fin des années 30.

«À cette époque, un francophone ne pouvait pas jouer dans une équipe anglophone et le règlement du Canadien prévoyait que les joueurs devaient être francophones. Mais ce règlement n'a jamais été respecté, affirme Emmanuel Lapierre. Les francophones sont minoritaires depuis 1980 et l'équipe actuelle n'en compte plus que quatre!»

Emmanuel LapierreJusqu'à la fin des années 30, le phénomène identitaire associé au Canadien n'était que montréalais. Mais avec la radiodiffusion des matchs en français à partir de 1938, les Québécois de partout se prennent d'un engouement pour les joueurs francophones du club, fierté qui va plus tard se transposer à l'équipe elle-même. Cet attachement devient encore plus fort avec l'arrivée de La soirée du hockey à la télévision de Radio-Canada en 1955.

Le 17 mars de cette année-là survient l'émeute du Forum, consécutive à la suspension de Maurice Richard, véritable héros aux yeux des Québécois. Les médias anglophones et francophones présentent des versions diamétralement opposées des évènements. Les premiers condamnent Maurice Richard et applaudissent la fermeté de Clarence Campbell qui l'a suspendu, alors que les seconds dénoncent l'injustice commise à l'endroit du joueur-vedette.

Les auteurs cités par Emmanuel Lapierre décèlent dans ces divergences des enjeux nettement politiques et certains interprètent l'émeute comme la cristallisation du sentiment d'injustice sociale que les Canadiens français vivaient. Clarence Campbell aurait même déclaré qu'il voyait dans ces évènements le début de la Révolution tranquille.

Une culture corporative «autre»

L'une des particularités de la recherche d'Emmanuel Lapierre est de mettre en opposition l'émergence de cette identité culturelle francophone et la culture d'entreprise qui caractérise la corporation du Canadien. «Les écrits portent à croire que cette corporation ne s'est jamais souciée de la nation canadienne-française puis québécoise autrement que par opportunisme économique», fait-il observer, faits à l'appui.

Les visées entrepreneuriales prennent plus d'importance avec la perte de popularité du Canadien après sa coupe Stanley de 1993. Le Canadien ne cherche alors plus à commanditer la culture mais à «être» la culture. Certains des auteurs cités n'hésitent pas à accuser la corporation de chercher à forger une identité culturelle compatible avec ses objectifs corporatifs. Cela se concrétise notamment par la création de la Fondation du Canadien et par des initiatives controversées telles que le programme Canadiens @ l'école, subventionné par le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport.

Ces gestes paraissent pour le moins ambigus aux yeux de l'historien, puisque la corporation, contrairement aux Nordiques qui s'identifient à la fleur de lys et qui sont dirigés par des francophones, a toujours évité toute allusion au nationalisme culturel francophone. Les cérémonies entourant le déménagement du Canadien au Centre Molson en 1996 seraient particulièrement révélatrices de cette volonté d'évacuer toute référence à l'émancipation du Québec français et au symbole que représentait l'équipe pour la fierté nationale. Ces omissions auraient pour effet, voulu ou non, de modifier l'imaginaire collectif en soutenant l'hégémonie culturelle dominante du nationalisme canadien.

Selon Emmanuel Lapierre, la corporation du Canadien véhicule donc l'image d'une culture autre que celle dans laquelle baigne l'équipe et cela n'en est que plus évident avec l'embauche récente d'un entraineur unilingue anglais.

«La bonne nouvelle, déclare-t-il, c'est que la population ne l'accepte pas; il y a dans la réaction populaire un refus de retour en arrière. Même Jean Charest et Line Beauchamp ont dénoncé la situation!»

Si la tendance se maintient, l'historien dit craindre une désaffection encore plus grande des partisans du Canadien, qui pourraient migrer vers le soccer advenant la montée de joueurs-vedettes au sein de cette nouvelle dicipline dans le paysage sportif québécois.

La recherche d'Emmanuel Lapierre a été dirigée par Denyse Baillargeon, professeure au Département d'histoire de l'UdeM.