Les îles de la Madeleine seront sauvées par... des champignons

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  • Le 9 avril 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Chercheurs et bénévoles madelinots se livrent à une plantation d’ammophiles, qui s’enracinent dans les dunes. (Photo: Alice Roy-Bolduc)Menacées par l'érosion, les dunes de sable des îles de la Madeleine pourraient être sauvées par des champignons. Ou plus exactement par des champignons mycorhiziens, ces organismes filamenteux qui, associés aux plantes, leur permettent de se développer et de croitre. «Sans champignons mycorhiziens, la végétation des îles de la Madeleine n'a presque aucune chance de survie. Ce sont les piliers de l'écosystème», lance Alice Roy-Bolduc, de l'Université de Montréal.

 

L'étudiante à la maitrise en sciences biologiques se concentre actuellement sur l'analyse d'un important échantillonnage constitué l'an dernier sur l'île du Havre aux Maisons. Grâce aux systèmes robotisés du Centre sur la biodiversité de l'Université de Montréal, le premier inventaire des microorganismes de l'archipel pourrait enfin documenter cette symbiose.

«La plante la plus commune qu'on trouve sur la côte est l'ammophile à ligule courte, dont le système s'enracine profondément dans le sable, indique l'étudiante rattachée au laboratoire du mycologue Mohamed Hijri. Elle est bien adaptée à son milieu, mais elle est vulnérable. En déterminant la meilleure association possible avec des champignons mycorhiziens, on pourrait favoriser sa croissance et ainsi proposer des interventions plus efficaces en matière de revégétalisation», dit la jeune femme au cours d'un entretien au Jardin botanique de Montréal, où loge l'Institut de recherche en biologie végétale.

Comme elle l'explique dans un texte paru récemment dans la revue Quatre-Temps, les champignons mycorhiziens sont présents «dans tous les écosystèmes terrestres et on estime à environ 80 % la proportion des plantes sur terre évoluant en symbiose avec ces champignons. Ce type d'association symbiotique existe depuis le début de la vie terrestre et a même joué un rôle clé dans l'établissement des premières plantes hors de l'eau, il y a 450 millions d'années.»

Les plants d'ammophile ne seront pas d'un grand secours si une tempête majeure vient arracher des morceaux de côte – comme cela s'est produit le 21 décembre 2010, alors que les berges des îles de la Madeleine ont reculé de deux mètres à plusieurs endroits –, mais ils pourraient permettre d'en renforcer plusieurs segments. «C'est une solution douce aux problèmes d'érosion, et beaucoup plus durable que le remblaiement», dit la bachelière en environnement de l'Université McGill.

La sauvegarde des dunes est l’affaire de tous. (Photo: Alice Roy-Bolduc)Analyse en cours

Revenue de son expédition dans l'archipel avec des centaines d'échantillons puisés dans un site représentatif du système dunaire des îles (son colis envoyé par bateau pesait 150 kilos), l'étudiante doit répertorier toutes les traces possibles de matière organique. À partir de là, elle identifiera les champignons mycorhiziens présents à différents endroits de la côte. Éventuellement, cette liste permettra de mieux connaitre les meilleures combinaisons plantes-champignons pour favoriser la croissance des végétaux.

L'organisme Attention FragÎles estime que 71 % des côtes des îles de la Madeleine sont touchées par l'érosion. «Selon les scientifiques, le scénario le plus probable prévoit que d'ici 2050 le recul des côtes sera de 80 mètres en moyenne pour les plages et de 38 pour les falaises rocheuses», peut-on lire dans le dernier rapport annuel de l'organisme.

C'est un phénomène préoccupant qui pourrait être accentué par le réchauffement climatique. L'épaisse couche de glace qui recouvrait jadis les rivages est moins présente, sinon carrément inexistante certains hivers. Elle joue donc moins son rôle de protection des rives.

En collaboration avec Attention FragÎles et le cégep de la Gaspésie et des Îles, la biologiste participe à un projet de revégétalisation qui fera une place aux champignons mycorhiziens dès l'été 2012. «C'est un projet à très petite échelle et que je ne qualifierais pas de scientifique, mais on veut tout de même tenter l'inoculation de champignons en association avec les plantations. Nous verrons bien ce que ça donnera...»

C'est à l'occasion d'un premier séjour d'études aux îles de la Madeleine que la jeune femme est tombée amoureuse de leur écosystème si particulier. Elle avait eu le mandat d'étudier les forêts des îles. «On ne le soupçonne pas, mais environ le quart du territoire est constitué de forêts. Celles-ci ont un rôle essentiel dans la filtration des eaux notamment.»

Entièrement dépendants des nappes phréatiques, les quelque 13 000 Madelinots s'inquiètent de la qualité de leur eau potable. Tout projet d'étude permettant d'approfondir les connaissances sur l'écosystème de l'archipel est donc bien accueilli. Le nombre de personnes qui fréquentent les îles triple durant la saison touristique.

Alice Roy-Bolduc a pu entamer ses travaux de recherche après avoir communiqué avec Mohamed Hijri. Stéphane Boudreau, de l'Université Laval, est son codirecteur de recherche. Elle a obtenu en 2011 plusieurs bourses  pour mener ses travaux: bourse d'excellence de la Faculté des études supérieures et postdoctorales, bourse de maitrise en recherche du Fonds de recherche du Québec – Nature et technologies, bourse de la Coalition pour la viabilité du sud du golfe du Saint-Laurent et bourse du Cercle des mycologues de Montréal.

Elle croit que son travail relève de la recherche fondamentale en biologie végétale, mais elle espère lui donner un volet appliqué. D'ailleurs, sa première idée était de favoriser une industrie locale du champignon comestible. Elle s'est découvert une véritable passion pour la mycologie alors qu'elle parcourait les forêts des îles dans le cadre de son projet de recherche.

Avec le professeur Hijri, elle s'est tournée vers les champignons microscopiques, mais elle n'a rien oublié des chanterelles et des bolets.

Mathieu-Robert Sauvé

 

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