Nouvelle alerte environnementale: épuisement du phosphore!

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  • Le 16 avril 2012

  • Daniel Baril

Un champ d’ognons fertilisé de façon traditionnelle, à droite, et avec champignons mycorhiziens à gauche. (Photo: Serge Gagné)Le phosphore est un élément essentiel à la vie, tant végétale qu'animale: il constitue un nutriment important pour les plantes et il entre dans la formation de nos os, de nos nerfs et même dans la composition de l'ADN. Son rôle de nutriment pour les végétaux fait qu'il est abondamment utilisé dans la production d'engrais chimiques. Tellement que les réserves mondiales risquent d'être épuisées d'ici une quarantaine d'années.

 

«C'est une crise mondiale invisible parce que personne n'en parle», déclarait Mohamed Hijri, professeur au Département de sciences biologiques de l'Université de Montréal, dans sa conférence donnée au symposium de son département, Un monde en révolution, le 5 avril.

Présent dans tout ce que nous mangeons et dans les détersifs et dentifrices, le phosphore issu de la consommation humaine peut être récupéré par les usines d'épuration des eaux. Mais il n'en va pas de même pour le phosphore provenant des engrais utilisés à vaste échelle en agriculture et qui aboutissent, par ruissèlement, directement dans les cours d'eau. C'est cette source de phosphore qui entraine la pollution par cyanobactéries, ces fameuses algues bleues.

Épuisement des réserves

Mohamed HijriCette dispersion du phosphore est due au fait que seulement de 5 à 15 % du phosphore des engrais est absorbé par la plante. «Le reste se fixe aux métaux du sol et n'est plus assimilable par la plante, affirme le professeur Hijri. De plus, les sols très acides d'Amérique du Nord ne retiennent pas cet élément chimique et il faut en remettre régulièrement.»

Le phosphore est extrait de roches sédimentaires phosphatées et est donc une ressource non renouvelable. Les deux tiers des réserves actuelles se trouvent au Maroc et en Chine, le reste de la planète ne disposant que de petites parcelles exploitables et certaines, comme celles de Floride, sont déjà épuisées.

Selon un scénario optimiste, la pointe de l'exploitation serait atteinte en 2030 et les réserves seraient épuisées en 2120. Le scénario pessimiste situe pour sa part le sommet en 2000 et la fin des réserves en 2050.

Il en existe d'autres sources, comme le guano (excréments d'oiseaux marins), le fumier ou encore les dépôts dans les canalisations d'eau. On pourrait même songer à exploiter le phosphore accumulé par les cyanobactéries, mais toutes ces sources représentent moins de 10 % des besoins, a souligné le conférencier.

Racine de carotte colonisée par un champignon mycorhizien visible sous forme de filaments qui pénètrent la racine et s’étendent bien au-delà. Les cercles sur les filaments sont des spores du champignon. (Photo: Mohamed Hijri)Solution: la mycorhize

La solution avancée par Mohamed Hijri est à la fois efficace, écologique et économique: la mycorhize. La mycorhize est l'association symbiotique entre un champignon microscopique et la racine d'une plante. Ce phénomène est extrêmement fréquent dans la nature et l'on estime que de 80 à 90 % des plantes et des arbres vivent en symbiose avec un champignon. Le champignon mycorhizien apporte un surcroit de nutriments à la plante, dont le phosphore, l'azote et d'autres minéraux, et la plante lui fournit en retour sucres et carbone grâce à la photosynthèse dont elle est capable.

«La racine d'une plante peut absorber elle-même le phosphore mais seulement à un millimètre de distance alors que le champignon mycorhizien peut le capter sur plusieurs mètres et le transférer à la plante, explique le biologiste. Près de 90 % du phosphore présent dans le sol peut ainsi être absorbé par la plante.»

Selon le professeur Hijri, la photosynthèse d'une plante mycorhizée double, ce qui permet de fixer une plus grande quantité de CO2 organique dans le sol.

Des travaux effectués dans des champs de maïs au Mexique ont montré que la mycorhization du champ permettait de réduire les fertilisants chimiques des trois quarts et d'abaisser le cout de fertilisation de 3200 à 1630 $.

La première entreprise dans le monde à avoir commercialisé des fertilisants à base de champignons mycorhiziens est une compagnie québécoise, Premier Tech. Des essais à grande échelle sur des plantations de soya, de pommes de terre et d'ognons ont donné des résultats très convaincants. Les seuls légumes à ne pas répondre à la mycorhize seraient les crucifères.

Des habitudes à changer

Si la solution est connue, pourquoi n'est-elle pas plus appliquée? D'une part parce que les fabricants d'engrais mycorhizés sont aussi des producteurs d'engrais phosphatés et que ces derniers sont plus payants, avance le professeur. Et il y a aussi les habitudes et le manque d'information: «Les barèmes du gouvernement canadien en fertilisation au phosphore datent de 30 ans et les agents fédéraux ne connaissent pas les bienfaits des champignons mycorhiziens», affirme-t-il.

Dans l'Ouest canadien, le sol serait naturellement très riche en phosphore, ce qui n'empêche pas le gouvernement d'encourager le recours aux engrais phosphatés, à 1600 $ l'acre.

Selon Mohamed Hijri, une étude toute récente du gouvernement du Canada conclurait qu'il est devenu inutile d'ajouter du phosphore dans les champs de céréales de l'Ouest tellement le sol en est saturé. «Et trop de phosphore inhibe la mycorhize», a-t-il fait remarquer.

Daniel Baril

 

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