La radio d'opinion prêche à des convertis

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  • Le 23 avril 2012

  • Daniel Baril

C’est le public qui va chercher sa radio et non la radio qui crée le public. (Photo: iStockphoto)«Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es», dit l'adage. «Dis-moi quelle radio tu écoutes et je te dirai pour qui tu votes», affirme pour sa part Claire Durand, professeure au Département de sociologie de l'Université de Montréal.

 

Après l'accession de l'Action démocratique du Québec (ADQ) au rang de premier parti de l'opposition à Québec en 2007, la sociologue a voulu vérifier l'assertion selon laquelle cette performance inattendue était attribuable au fait que certaines radios d'opinion avaient ouvertement appuyé l'ADQ pendant la campagne électorale.

La professeure visait du même coup à vérifier laquelle des deux hypothèses liées à une telle situation était la plus fondée: celle soutenant que l'écoute d'une radio d'opinion influe sur les convictions politiques de l'auditoire ou celle voulant que les auditeurs choisissent leur station en fonction de leurs opinions.

Trois catégories de radios

À l'aide des données d'un sondage mené 10 jours avant le scrutin du 26 mars 2007, la chercheuse a comparé les intentions de vote alors exprimées avec le choix réellement effectué dans l'isoloir. Le tout a été corrélé avec le type de radio la plus souvent écoutée par les 762 électeurs francophones sondés.

Pour les besoins de l'étude, Claire Durand a classé les stations de radio en trois grandes catégories, soit la radio d'opinion, la radio d'information et la radio musicale.

Claire Durand«La radio d'opinion est celle qui est connue en anglais sous l'appellation talk radio, la “radio parlée”, explique la professeure. Cette catégorie regroupe les radios qui font une place majeure aux tribunes téléphoniques, aux commentaires et aux opinions engagés et qui s'adressent à un auditoire ciblé. Elles sont habituellement plus campées à droite.» À titre d'exemples font partie de cette catégorie les stations du Groupe Radio X ainsi que la station 98,5 FM.

Comme le nom l'indique, les radios d'information se distinguent par l'accent mis sur l'information plutôt que sur l'opinion, bien qu'elles soient elles aussi très «parlées». Figurent dans cette catégorie les stations de nouvelles continues ou encore la Première Chaîne de Radio-Canada. Les radios musicales sont quant à elles vouées principalement à la musique, quel que soit le genre (classique, jazz, rock, western, etc.).

Les données montrent que 19 % des répondants au sondage écoutaient surtout la radio d'information, 17 % la radio d'opinion et 69 % la radio musicale. «Cette répartition des répondants correspond aux préférences généralement observées dans l'ensemble de la population», souligne la chercheuse.

Moins de transfuges à la radio d'opinion

Les auditoires des stations d'opinion et des stations d'information sont globalement du même âge et sont près de deux fois plus intéressés par la politique que l'auditoire des radios musicales. Ce sont par ailleurs les auditeurs des stations d'information qui sont les plus scolarisés de l'échantillon.

Relativement aux intentions de vote, les données montrent que les auditeurs des stations d'information se proposaient quatre à cinq fois plus souvent de voter pour le Parti québécois (PQ), le Parti libéral du Québec (PLQ) ou Québec solidaire que pour l'ADQ. À l'inverse, ce sont les auditeurs des radios d'opinion qui se révélaient les plus réfractaires au PQ.

Conformément aux intentions de vote exprimées, l'analyse du vote réel révèle que l'auditoire des radios d'information a davantage voté pour tout autre parti que pour l'ADQ. En revanche, celui des radios d'opinion a eu trois fois plus tendance à voter pour l'ADQ que pour le PQ. Dans l'ensemble, 14 % des répondants ont voté pour un autre parti que celui qu'ils avaient mentionné dans le sondage préélectoral, mais seulement 2 % de ces transfuges se trouvent dans l'auditoire des radios d'opinion. Autrement dit, les préférences des auditeurs de ce dernier type de radio changent peu, ce qui porte à penser que l'opinion de ces auditeurs était déjà arrêtée.

«Nos résultats nous incitent à croire que c'est le public qui va chercher sa radio et non la radio qui crée le public, en conclut Claire Durand. Cette étude va plus dans le sens de l'hypothèse selon laquelle la radio d'opinion prêche à des convertis que dans le sens de celle qui postule une influence de cette radio sur le choix politique de ses auditeurs.»

Les résultats de cette étude ont fait l'objet d'un article publié dans la revue Communication (vol. 29, no 2), cosigné par Jacinthe Dupuis, du Centre de santé et de services sociaux de Bordeaux-Cartierville–Saint-Laurent, et par Julie Racicot, du Centre de réadaptation en déficiences intellectuelles et en troubles envahissants du développement de Montréal.

Daniel Baril

 

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