Le Plan Nord: avantages, inconvénients et autres façons de voir les choses

  • Forum
  • Le 23 avril 2012

  • Daniel Baril

Jacinthe Leblanc et Christian Nadeau espèrent que le colloque permettra de réfléchir sur la manière la plus appropriée d’exploiter les ressources naturelles.Annoncée en grande pompe par le gouvernement du Québec il y a près d'un an, la mise en œuvre du Plan Nord, dont l'objectif est de développer le potentiel minier, forestier et énergétique au nord du 49e parallèle, prévoit des investissements publics de plus de 80 G$ sur 25 ans, en plus d'assurer le maintien de 20 000 emplois par année, selon les estimations gouvernementales.

 

Ce vaste chantier soulève d'aussi vastes questions. Les sommes investies le sont-elles de manière optimale? Les moyens utilisés sont-ils adéquats? Sur quelles justifications repose le projet et quels sont les bénéfices espérés? Y a-t-il d'autres façons de faire les choses?

Ce sont les points qu'entend aborder un colloque qui se tiendra le 10 mai prochain à l'intérieur du 80e congrès de l'Association francophone pour le savoir–Acfas. Organisé par Christian Nadeau, professeur au Département de philosophie de l'Université de Montréal, et Jacinthe Leblanc, étudiante au DESS en environnement et développement durable, le colloque veut jeter un regard interdisciplinaire et critique sur ce projet présenté par le gouvernement comme «le chantier d'une génération».

«Pour nous, il ne s'agit pas de trancher entre “Faut-il ou non développer ces ressources?” mais plutôt de réfléchir sur la manière la plus appropriée de le faire», souligne Christian Nadeau tout en précisant que son opinion n'est pas nécessairement arrêtée.

En bleu, le territoire d’application du Plan Nord.Consultation déficiente

Il n'en demeure pas moins que le propos du spécialiste de la philosophie politique sur ce projet est on ne peut plus critique. Deux aspects l'amènent particulièrement à se questionner sur sa légitimité: les lacunes dans la consultation et le caractère à court terme du projet.

«Il faut se demander si tout type de développement économique est souhaitable en soi et s'assurer qu'on ne s'appauvrit pas – par épuisement des ressources non renouvelables – en cherchant à être plus riche. Selon la loi du marché, toute forme d'exploitation est rentable, mais ce n'est pas ce qui doit dicter les décisions concernant le bien commun; c'est plutôt l'ensemble des citoyens qui doit décider. Toute décision politique prise sans concertation perd sa légitimité», affirme Christian Nadeau.

Le professeur et son étudiante reprochent au gouvernement d'avoir écarté les écologistes et les nations autochtones du processus de consultation qui a précédé l'annonce faite l'année dernière. «Il y a eu des rencontres avec des partenaires, mais les participants ont été choisis par le gouvernement», soutient Jacinthe Leblanc.

La question des droits autochtones sera notamment traitée au colloque par Doris Forget (Centre de recherche et d'enseignement sur les droits de la personne), qui parlera non seulement de la nécessaire consultation mais aussi du partage des bénéfices au regard du droit international.

Outre le questionnement relevant de la morale politique, le colloque se penchera également sur des sujets plus scientifiques. «Avons-nous toutes les connaissances et informations qu'il faut pour prendre une décision éclairée?» se demande le philosophe.

La science des mégawatts électriques, par exemple, sera vue sous l'angle économique par Pierre-Olivier Pineau (HEC Montréal), qui analysera le bienfondé de la politique énergétique du gouvernement du Québec.

Malédiction des ressources naturelles

Les deux organisateurs estiment par ailleurs qu'un tel projet, sur un horizon de 25 ans, répond à des objectifs économiques immédiats sans qu'on ait pensé à ce qu'il adviendra du Nord au terme de cette échéance. «Il y aura un boum économique très bref, mais c'est la mort annoncée des villages, qui deviendront quasi fantômes et sans possibilité de développement à long terme», avance Christian Nadeau.

C'est ce que les spécialistes de ces questions appellent la «malédiction des ressources naturelles» et qui fait que les régions les mieux pourvues en ressources sont celles qui, paradoxalement, se développent le moins. «Cette malédiction est due au fait qu'il n'y a pas de transformation sur place et que les travailleurs des régions éloignées font du fly-in fly-out», souligne Jacinthe Leblanc.

Ce point fera d'ailleurs l'objet d'une communication d'Hugo Asselin (UQAT), qui tentera d'apporter des solutions afin d'éviter les erreurs commises en Abitibi-Témiscamingue il y a une centaine d'années. Normand Mousseau (Département de physique de l'UdeM) traitera pour sa part de la gestion à long terme des ressources non renouvelables.

En outre, Bernard Schepper (Institut de recherche et d'informations socioéconomiques) abordera le cout des services sociaux et de santé dans le contexte d'un développement industriel rapide à partir de l'exemple de Fort McMurray, en Alberta, aux prises avec d'importants problèmes sociaux à la suite du boum pétrolier.

«Le but du colloque n'est pas de dire que tout est inacceptable dans le Plan Nord, mais de voir s'il y a de meilleures solutions pour un développement à long terme», reprend Christian Nadeau. Sans se faire d'illusions sur un éventuel changement de cap de la part du gouvernement actuel, il estime qu'une administration publique «est légitimée de faire marche arrière si la population le lui demande. Ou bien le gouvernement se conduit comme une entité politique dans le sens noble du terme, ou bien il se laisse dicter sa conduite par les impératifs économiques à court terme, et ce, à l'encontre de la démocratie.»

Daniel Baril

Ont également participé à l'organisation de ce colloque Simon Guertin-Armstrong, Alexandre Gajevic Sayegh et Frédéric Côté-Dubois, tous étudiants au Département de philosophie.

 

Sur le Web