Le tourisme sexuel est florissant au Mexique

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  • Le 23 avril 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Il semble régner une grande acceptation sociale au Mexique quant au tourisme sexuel, observe la chercheuse. (Photo: Stephen Rees)«Elle a 19 ou 20 ans, a la peau très claire, est mince, petite, très sympathique et prompte. [...] Elle fait des fellations sans condom et est nouvelle sur le marché.»

 

Voilà un commentaire tiré du site Internet World Sex Guide, qui compte plus de 250 000 membres. «C'est un forum de discussion pour les adeptes de tourisme sexuel. Ils échangent de l'information sur les destinations et les services offerts», indique Catherine Montmagny Grenier, qui vient de déposer un mémoire sur le tourisme sexuel au Mexique. Un phénomène méconnu mais pourtant bien ancré et en croissance, selon l'étudiante en études internationales de l'Université de Montréal qui présentera les grandes lignes de ses travaux au 80e congrès de l'Acfas le 11 mai à 13 h. Les destinations soleil mexicaines seraient la «nouvelle Bangkok», du nom du centre culturel de la Thaïlande reconnu comme la capitale du tourisme sexuel.

Même si la consommation de services sexuels contre rémunération constitue un acte illégal dans la plupart des pays, «le plus vieux métier du monde» est toléré dans plusieurs régions du monde. Des chercheurs du réseau international Éradication de la prostitution enfantine, de la pornographie mettant en scène des enfants et de la traite d'enfants à des fins sexuelles (ECPAT) estiment que les revenus du tourisme sexuel atteignent de 3 à 14 % du produit intérieur brut dans le sud-est asiatique. L'ECPAT cite le tourisme sexuel comme troisième source de revenus illicites la plus lucrative après le trafic de la drogue et celui des armes.

«La Colombie, Cuba, la République dominicaine et le Brésil sont des endroits qui gagnent en popularité, mais au Mexique et en Argentine, c'est un commerce florissant depuis longtemps», mentionne l'étudiante questionnée sur les Amériques. Elle rappelle que le Mexique est un partenaire commercial officiel du Canada et des États-Unis, lié par l'Accord de libre-échange nord-américain.

Catherine Montmagny GrenierConquérant en short à fleurs

Mme Montmagny Grenier a séjourné 10 mois au Mexique l'an dernier pour les besoins de son travail de recherche (incluant un séjour d'immersion linguistique), mais c'est dans le réseau Internet, sans bouger de chez elle et sans payer un sou qu'elle a pu accéder à un échantillonnage représentatif de milliers d'adeptes de tourisme sexuel ou d'hommes suffisamment intéressés pour chercher de l'information pertinente. «Le site d'où j'ai tiré mes renseignements de base comptait 1299 commentaires échangés entre 2002 et 2010. J'en ai gardé 829 pour analyse.»

Son échantillonnage exclut les relations homosexuelles et la pédophilie et elle s'est concentrée sur trois villes mexicaines: Cancún, Puerto Vallarta et Acapulco. Comme elle l'explique dans son mémoire déposé la semaine dernière à la Faculté des études supérieures et postdoctorales de l'UdeM, le voyageur apporte ses bagages culturels; il interagit à l'étranger avec sa vision du monde et ses habitudes. Il en va de même du touriste sexuel. «Le nouveau colonisateur est déguisé en touriste, le short à fleurs ayant remplacé le casque colonial, il n'entreprend pas la conquête de l'espace géographique, mais celle de l'espace corporel», dit l'anthropologue Franck Michel, cité dans le mémoire.

Analysé sous l'angle du néocolonialisme genré, le rapport entre l'homme blanc du Nord, assez à l'aise et fortuné pour se payer des vacances dans le Sud, et la femme de couleur, pauvre et prête à tout pour sortir de sa misère, le tourisme sexuel s'appuie sur des mythes racistes et sexistes, soutient l'auteure. «Il y a plusieurs relations de pouvoir exprimées dans ce rapport. La lecture des commentaires donne parfois froid dans le dos», confie-t-elle. L'homme blanc considère qu'il peut disposer du corps d'une femme étrangère, car il paie de sa poche. Il exigera sans scrupule un service à la hauteur du montant investi. Sa quête d'exotisme et sa relation marchande avec le monde altèrent son jugement.

Parmi les mythes les plus souvent évoqués, celui de l'absence de contrôle social est particulièrement troublant. «Ils sont très nombreux à penser que le tourisme sexuel est une industrie parmi d'autres et que les clients contribuent au bienêtre de la population en y injectant de l'argent», signale-t-elle.

Les chauffeurs de taxi sont des rouages importants de ce commerce; ils offriront de conduire le nouvel arrivant là où il trouvera des services sexuels contre rémunération. Des chaines hôtelières bien connues (dont Mme Montmagny Grenier préfère taire le nom) ferment les yeux sur cette forme d'exotisme.

Mon père, mon frère, mon mari

Si la recherche n'a pas permis de définir le profil type du touriste sexuel (on ne connait pas l'identité des participants au forum, car les commentaires sont signés par des pseudonymes), l'étudiante a pu constater que des hommes de tout âge et de différentes conditions se laissent tenter par l'aventure sexuelle à l'étranger. «La plupart voyagent seuls mais pas nécessairement. Ça peut être votre frère, votre père, même votre mari. Certains vont profiter d'un moment où leur femme est au centre commercial pour aller dans un salon de massage qu'ils ont repéré et où l'on propose des services sexuels tarifés.»

En criminologie, trois conditions prédisposent le passage à l'acte, souligne-t-elle: la motivation, le gain potentiel et l'impunité. La motivation et le gain peuvent varier d'un individu et d'une situation à l'autre, mais l'impunité semble assurée au Mexique. «L'État est miné par la corruption et l'on manque cruellement de policiers. L'offre connait donc une hausse considérable, mais les moyens mis en œuvre pour lutter contre ce phénomène n'augmentent pas dans la même proportion. De plus, il semble régner une grande acceptabilité sociale quant à cette question», commente-t-elle.

Si Mme Montmagny Grenier n'a pas inclus les relations pédophiliques dans sa recherche, c'est en raison de la clandestinité des liens qui unissent les pédophiles et leurs victimes; les cas auraient été beaucoup plus difficiles à trouver. C'est pourtant un cas probable de pédophilie qui est à la source de son intérêt pour son sujet de recherche. À Bangkok, elle a aperçu, au détour d'une rue, un homme d'une cinquantaine d'années tirer vers lui une enfant d'à peine 10 ans. Ça l'a profondément choquée.

Catherine Montmagny Grenier entamera l'automne prochain à l'École de criminologie des études de doctorat sur l'homicide féminin. Cette étude l'amènera à répertorier les meurtres de femmes dans des pays comme la Chine, l'Inde, le Mexique et le Canada.

Mathieu-Robert Sauvé

 

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