Kent Nagano, chef... d'entreprise

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  • Le 7 mai 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Non seulement les chefs d'orchestre ont la cote, mais ils sont considérés comme des chefs d'entreprise modèles. (photo : OSM)«Dirigez comme Nagano!» titrait la revue Affaires Plus (rebaptisée A+) dans son numéro de février-mars 2011. On y présentait le chef de l'Orchestre symphonique de Montréal (OSM) comme un «leadeur inspirant». «Grâce à leur charisme, ces leadeurs ont un ascendant positif qui fait que leurs convictions deviennent les nôtres [...] Avouez que, si vous êtes à la tête d'une entreprise, qu'il s'agisse d'une PME ou d'une grande entreprise, vous paieriez cher pour avoir ce talent, écrivait la journaliste Nathalie Vallerand. Sinon, vous priez peut-être en cachette pour qu'un individu pareil prenne la direction de l'entreprise qui vous emploie.»

 

Pour Danick Trottier, titulaire d'un doctorat en musicologie, cet article en dit long sur la popularité des chefs d'orchestre, perçus comme des hommes sensibles mais autoritaires, conciliants mais fermes, bref aptes aux plus hautes fonctions. «Ça m'a frappé de voir à quel point un chef d'orchestre pouvait être considéré tout naturellement comme un chef d'entreprise modèle», explique-t-il en entrevue à la Faculté de musique de l'Université de Montréal, où il donne le cours Sociologie de la musique.

Pour lui, la popularité grandissante des chefs d'orchestre – Yannick Nézet-Séguin, jeune chef de l'Orchestre métropolitain et de l'Orchestre de Philadelphie, en est un autre exemple percutant – est symptomatique d'un climat social particulier, au moment où celle des politiciens et hommes d'affaires est en baisse dans l'échelle de crédibilité publique. «Regardez les scandales qui polluent la classe politique et économique. Rien de cela ne semble atteindre les chefs d'orchestre. Ils incarnent l'habileté, le leadeurship. Nagano, en outre, a l'image d'un homme souriant, détendu, toujours prêt à collaborer avec autrui.»

C'est une vue de l'esprit. Un chef est un chef. Sa vision de l'œuvre prime et il l'impose. «C'est ce qu'on attend de lui!» lance le chercheur, qui présentera sa réflexion au 80e Congrès de l'Acfas le 11 mai à la séance «Arts et engagement politique».

La maison de Nagano

Pour la bibliographie qu'il a constituée pour sa conférence (et pour l'article qu'il vient de soumettre aux Cahiers d'ethnomusicologie), Danick Trottier a amassé des dizaines d'articles de journaux et de magazines où Kent Nagano occupe une place de choix. Un cahier «Week-end» du Journal de Montréal, par exemple, le montre en pull, décontracté, au parterre de la Maison symphonique, nouvelle salle de l'OSM. «Nagano nous fait visiter sa maison», annonce-t-il.

«C'est étrange qu'on associe la réussite de cette salle au maestro et non au gouvernement, commente M. Trottier. La Maison symphonique est pourtant un partenariat public-privé de 259 M$, parfaitement réussi, l'immeuble ayant été livré avant la fin de l'échéance, sans dépassement de couts, du moins pour le moment!»

Danick TrottierKent Nagano est présenté comme celui qui a réussi là où plusieurs ont échoué, rappelle le chercheur. «Nagano aura gagné son pari, puisque moins de cinq ans après le lancement de sa première saison à titre de directeur artistique, la nouvelle salle de l'OSM est une réalité bien tangible dont l'ensemble du milieu musical québécois s'enorgueillit, écrit-il. C'était un pari risqué dans la mesure où son prédécesseur, Charles Dutoit, qui a été à la barre de l'OSM pendant 25 ans (1977-2002), s'est buté pendant plusieurs années à une élite politique réceptive au projet mais qui n'y croyait pas réellement.»

L'ère des chefs tyranniques à la Herbert von Karajan est bel et bien révolue, mentionne le spécialiste. Et Charles Dutoit semblait être dépourvu des qualités du leadeur moderne décrit par Henry Mintzberg, professeur en sciences de la gestion à l'Université McGill, dans une étude de cas. Après avoir suivi dans les années 90 le chef de l'Orchestre symphonique de Winnipeg, Bramwell Tovey, Henry Mintzberg a élaboré le concept de covert leadership, qu'on peut traduire par «leadeurship discret». «Plutôt que l'exercice d'un pouvoir absolu dans un contexte de travail professionnel, ce type de leadeurship s'exercerait de façon latérale et dans une perspective de contraintes en favorisant l'apport relationnel et en suscitant la confiance», dit Danick Trottier.

Depuis les travaux d'Henry Mintzberg, la métaphore du chef d'orchestre serait de plus en plus employée par les spécialistes de la gestion pour représenter le travail du chef d'entreprise, note-t-il.

Jeune prodige

Pour Yannick Nézet-Séguin, la jeunesse ajoute aux qualités évoquées. «Les Québécois ont toujours eu une grande affection pour les jeunes prodiges, d'André Mathieu à René Simard», mentionne le directeur adjoint du Laboratoire Musique, histoire et société, une composante de l'Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique.

Le jeune chef, qui a reçu à 36 ans le prix Denise-Pelletier 2011, une décoration que la plupart des autres lauréats ont mis 25 ans de plus que lui à obtenir, compte plus de 1000 représentations musicales, dont 190 opéras. Nommé à la tête du prestigieux Orchestre de Philadelphie, après Eugene Ormandy, Riccardo Muti et... Charles Dutoit, il incarne le renouvèlement du public de la musique classique. «Les philanthropes qui avaient délaissé l'Orchestre reviennent, charmés par la nouvelle image», indique Danick Trottier.

Au Québec, ces chefs auxquels s'ajoutent les Jean-François Rivest, Louis-Philippe Tremblay, Jacques Lacombe et d'autres semblent avoir eu jusqu'à maintenant un parcours sans faille. «Dans plusieurs publications, on les présente d'ailleurs comme d'authentiques vedettes qui détrônent à l'occasion les artistes de la télévision.»

N'exagère-t-il pas un peu, le chercheur? Sans blague, la photo du Journal de Montréal qui montre Kent Nagano dans «sa maison» occupait toute la première page du cahier «Week-end» du 17 mars 2011. Une petite vignette, dans le coin de la une, invitait le lecteur à en apprendre davantage sur Star Académie...

Mathieu-Robert Sauvé

 

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