La cyberdépendance, un trouble qui ne fait pas consensus

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  • Le 7 mai 2012

  • Marie Lambert-Chan

Bien que la cyberdépendance provoque de véritables souffrances, ce n'est pas une maladie au sens strict du terme. Du moins pas encore...Le journaliste Thierry Crouzet avait pris l'habitude de consulter ses courriels toutes les cinq minutes. Son iPhone ne le quittait jamais, pas même aux repas de famille. À la suite de son «épuisement numérique», il s'est débranché pendant six mois. Cette expérience est proche de celle d'une personne dépendante en désintoxication. Sherry Turkle, psychosociologue au Massachusetts Institute of Technology, a recueilli des récits semblables de «surconnexion» dans son ouvrage Alone Together, publié en 2011.

 

«On parle beaucoup de la dépendance à Internet comme étant une maladie. Il est vrai que des personnes éprouvent de véritables souffrances quant à leur consommation du Web. Mais en réalité, la cyberdépendance n'est pas une maladie au sens strict du terme. Présentement, la communauté scientifique ne s'entend pas sur sa définition et ses critères diagnostiques», observe Virginie Bueno, étudiante à la maitrise en sociologie à l'Université de Montréal.

À preuve, la cyberdépendance ne sera pas incluse dans la cinquième version du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), car les recherches demeurent insuffisantes faute de données probantes et de problèmes de comorbidité. «Pour le moment, elle figurera en annexe avec des références à la littérature scientifique actuelle», mentionne-t-elle.

Virginie BuenoL'étudiante s'intéresse aux implications de la médicalisation des comportements liés à Internet. «Nous avons créé une société informatisée. Tout le monde ou presque est connecté quotidiennement à Internet, qui peut engendrer des troubles compulsifs chez certains individus de par le fait qu'il est accessible en tout temps, peu couteux et qu'il permet l'anonymat. Notre réflexe collectif est de nous tourner vers la psychiatrie pour soigner ce problème avant tout social et encore marginal. Il faut s'interroger de façon critique sur la construction de cette maladie qui tend à normaliser les comportements de communication et à rendre pathologique toute activité sociale.»

Les définitions de la cyberdépendance demeurent «assez larges», comme en témoigne celle proposée en 2008 pour la future édition du DSM: un désordre obsessionnel compulsif qui implique une utilisation en ligne ou hors ligne de l'ordinateur et comporte trois sous-types, c'est-à-dire le jeu excessif, les préoccupations sexuelles et les courriels et textos.

À l'heure actuelle, les recherches se multiplient afin de trouver un consensus. En s'intéressant exclusivement à la neurochimie de la maladie, la psychiatrie met toutefois de côté tous les facteurs environnementaux. «En étudiant uniquement le taux de dopamine à l'aide de l'imagerie cérébrale, c'est toute une épistémologie médicale qui s'impose, estime-t-elle. Établi selon des composantes liées au savoir, à la technique et aux capitaux, le diagnostic est “molécularisé”, technicisé.»

En retraçant la sociohistoire de la cyberdépendance, Mme Bueno a constaté que ce ne sont pas seulement les caractéristiques de ce trouble qui ne font pas consensus. Le traitement des cyberdépendants dépend également de facteurs culturels.

«Au Québec et en Europe, on s'intéresse à l'expérience subjective du patient, selon un modèle psychosocial, signale-t-elle. Aux États-Unis, les soins sont privatisés, les individus s'autodiagnostiquent et s'adressent à des centres privés dispendieux pour se faire soigner. On y privilégie les médicaments et la thérapie cognitivo-comportementale. En Asie, particulièrement en Chine, la cyberdépendance est considérée comme le problème de santé publique numéro un. Une approche collective est empruntée: l'État a légiféré de manière à restreindre l'utilisation des ordinateurs et des jeux vidéos, qui désormais s'éteignent automatiquement au bout d'un certain temps.»

Virginie Bueno poursuivra sa réflexion sur les différents discours qui entourent la cyberdépendance au cours d'une présentation qui aura lieu au 80e Congrès de l'Acfas le vendredi 11 mai.

Marie Lambert-Chan

 

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