Laïcité: la lutte n'est pas gagnée

  • Forum
  • Le 7 mai 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Guy Rocher a rappelé que les prêtres et les religieuses qui avaient eu, au moment de la Révolution tranquille, à s'adapter à toute vitesse à des changements majeurs faisaient partie de notre histoire. (photo : iStockphoto)Pour le sociologue Guy Rocher, ce sont les gens d'Église au service de l'éducation qui ont eu à subir le plus durement la laïcisation des institutions de la Révolution tranquille. «Prêtres et religieuses ont dû assimiler à toute vitesse ces changements; ces hommes et ces femmes ont accepté d'enseigner dans des écoles neutres, dépourvues de signes religieux. Ils font partie de notre histoire; certains vivent encore», a-t-il rappelé dans une rencontre tenue le 24 avril à l'Université de Montréal par Les intellectuels pour la laïcité.

 

La fondation du Mouvement laïque de langue française, en 1960, attire 600 personnes impatientes de séparer définitivement l'Église et l'État québécois. Elles veulent engager une réflexion sur la confessionnalité des écoles et l'omniprésence de l'Église dans la sphère publique. «Les mêmes grands principes de la laïcité qu'on évoque aujourd'hui pour repousser les accommodements raisonnables s'appliquaient déjà», signale le sociologue et juriste venu présenter les «arguments et la signification citoyenne de la position en faveur de la laïcité».

Le Québec est alors l'une des sociétés les plus confessionnelles d'Occident; elle se laïcisera en accéléré, «sans manifestations dans les rues», mentionne M. Rocher. C'est là un élément fondateur du Québec moderne avec la démocratisation des institutions et le mouvement féministe. La naissance du Mouvement laïque de langue française, qui sera dissous en 1970 et remplacé en 1980 par le Mouvement laïque québécois, est l'un des deux grands moments de notre histoire de la laïcisation. L'autre? C'est la controverse entourant le projet des Jésuites, en 1960, de créer une «deuxième université francophone». Une université catholique, bien entendu.

L'Université Sainte-Marie, qui avait fait l'objet d'un projet de loi en octobre de la même année, ne verra jamais le jour. L'article 3, qui en faisait une «université catholique», disparaitra avec lui.

«C'était un État dans l'État, indique M. Rocher, et cela a suscité un débat majeur. Mais quand on relit ce qui s'est dit à cette époque, on est surpris de constater qu'il n'y avait presque rien sur la confessionnalité du réseau; on s'en prenait au fait que les clés étaient confiées à un groupe privé.»

Guy RocherQuébec laïque

Guy Rocher est au nombre des signataires du manifeste «Pour un Québec laïque et pluraliste», publié le 16 mars 2010 dans Le Devoir. On y relatait la longue tradition laïque du Québec, depuis l'imprimeur Fleury Mesplet au 18e siècle jusqu'à la déclaration d'indépendance des Patriotes en 1838 et le manifeste Refus global en 1948. C'était en quelque sorte la réponse des intellectuels laïques aux recommandations de la commission Bouchard-Taylor. «[...] la laïcité de l'État doit être clairement affirmée dans un texte de loi, notamment dans la Charte des droits et libertés, pour lui assurer une portée quasi constitutionnelle», concluait ce manifeste lancé par l'anthropologue et rédacteur à Forum Daniel Baril et M. Rocher et signé par l'ancien premier ministre Bernard Landry, l'historien Yvan Lamonde, l'écrivain et documentariste Jacques Godbout et une centaine d'autres personnes.

Invité au colloque du 24 avril, le constitutionaliste Daniel Turp, professeur à la Faculté de droit, a proposé sa vision de la laïcité telle qu'elle pourrait figurer dans une charte de la laïcité. Cette charte aurait pour but de garantir la laïcité de l'État en redonnant au pouvoir politique le rôle, trop important actuellement, rempli par les tribunaux en cette matière.

Auparavant, un invité de marque, le philosophe français Henri Peña-Ruiz, avait partagé son expérience avec l'auditoire d'une quarantaine de personnes. Ancien membre de la commission sur la laïcité présidée par Bernard Stasi, en France, l'auteur de Dieu et Marianne (1999) pourfend la «laïcité ouverte». Ni ouverte ni fermée, la «laïcité organise le vivre-ensemble de toutes les croyances», a-t-il dit.

M. Peña-Ruiz a rappelé les trois grands principes de la laïcité: liberté de conscience pour tous, égalité des citoyens et absence de privilèges. S'appuyant sur les propos de Claude Lévi-Strauss, il met en garde contre les particularismes religieux absolutisés et encourage à chercher l'universel dans le regard critique que l'être humain peut jeter sur sa condition. «Sans laïcité, c'est l'horreur, soutient-il. Regardez l'histoire!» Du massacre de la Saint-Barthélemy qui a fait 3600 morts en une nuit jusqu'aux avions détruisant les tours jumelles de New York, pour une hécatombe similaire, l'évocation de Dieu mène à de véritables cauchemars.

Mathieu-Robert Sauvé

 

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