Les humoristes prennent leur métier au sérieux!

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  • Le 7 mai 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Martin Matte, Claudine Mercier, Jean-Michel Anctil, Laurent Paquin et Alex Perron ne feraient pas de l'humour raciste même si cela leur permettait de remplir des salles. «Les humoristes professionnels ont un cadre moral à l'intérieur duquel ils peuvent tout se permettre, de l'absurde au plus pur réalisme politique. Mais ils sont conscients de ce qu'ils font et prennent leur message très au sérieux», commente Isha Bottin, étudiante à la maitrise en communication à l'Université de Montréal, au terme d'une série d'entrevues semi-dirigées avec des humoristes professionnels.

 

En plus de ces têtes d'affiche de l'humour, Mme Bottin a interrogé pendant plus d'une heure des humoristes qui sont en progression sur la scène québécoise (Philippe Laprise, Daniel Grenier et Patrick Groulx) ainsi que la directrice générale de l'École nationale de l'humour, Louise Richer. La transcription de leurs propos fait à elle seule plus de 115 pages. «Tous m'ont dit qu'ils avaient apprécié l'expérience consistant à réfléchir sur le sens de leur travail dans le cadre d'une étude universitaire», révèle l'étudiante qui a passé son enfance au Rwanda, est titulaire d'un baccalauréat en travail social de la Haute École libre Mosane à Liège, en Belgique, et est installée au Québec depuis fin 2005.

Est-ce difficile de faire rire? Est-ce que cela s'apprend? Comment définiriez-vous votre humour? Votre style reflète-t-il votre appartenance québécoise? Quelle est la place de cette culture dans votre genre d'humour? Sentez-vous une différence avec l'humour français? Voilà quelques questions que la jeune femme a posées à ses sujets de recherche. «Déclencher le rire dans une salle, ça parait facile, mais ça demande un travail de haute précision qui tient compte du rythme, de la culture, des valeurs, de l'air du temps et de bien d'autres facteurs, explique-t-elle. Dans un travail de réflexion en communication, ce sont des éléments très intéressants. Même si mon analyse n'est pas terminée, de nombreuses pistes apparaissent déjà.»

Maitre Deschamps

La plupart, pour ne pas dire tous les humoristes actifs en 2012 se réfèrent à Yvon Deschamps, dont l'humour fortement enraciné dans la culture québécoise était à la fois audacieux et irrévérencieux, mais sans jamais tomber dans la vulgarité. «Tous l'évoquent, sinon comme un mentor, en tout cas comme un modèle», souligne Mme Bottin.

Une des caractéristiques du monologuiste était de s'adresser directement au spectateur, comme un interlocuteur personnalisé. Une approche moins courante en France. «Le stand-up français s'adresse à un auditoire indistinct, impersonnel. Il parle à une personne imaginaire. L'humoriste québécois parle directement aux gens, en se permettant même de les tutoyer à l'occasion. Impensable en Europe francophone.»

L'industrie de l'humour génère des recettes de près de 45,5 M$ et attire 1,3 million de spectateurs (chiffres de 2009). «De l'humour absurde à l'humour politique en passant par l'humour trash ou bon enfant, tous les genres sont permis, sans réelle censure», indique Mme Bottin dans l'introduction de sa communication intitulée «Job: humoriste», qui sera présentée au 80e Congrès de l'Acfas le 11 mai à 9 h à la session «De l'humour à l'apprentissage sportif, l'apport des facteurs culturels».

C'est l'émission de fin d'année Bye-bye 2008, diffusée à Radio-Canada, qui a été le déclencheur de cette recherche dirigée par Thierry Bardini, professeur au Département de communication. «Il y avait eu une vive controverse autour d'un sketch à caractère ethnique parodiant un animateur de TVA, relate l'étudiante. À la suite d'une plainte de La ligue des noirs du Québec, les auteurs, Louis Morissette et Véronique Cloutier, avaient dû présenter des excuses publiques. Ça m'a beaucoup surprise, car je n'avais pas compris l'argument des plaignants. Le sketch m'avait même fait rire alors que j'aurais peut-être dû être choquée à cause de ma peau de couleur. J'ai réalisé qu'on ne plaisantait pas avec l'humour au Québec...»

D'abord tentée par une grande analyse de cette industrie et de ses discours, elle a laissé ce projet à d'éventuels doctorants pour mettre l'accent sur la professionnalisation du métier. Son conjoint, Pierre Brassard, lui-même humoriste de métier, a facilité son accès aux sujets de recherche.

Rwanda-Belgique-Canada

L'arrivée au Québec d'Isha Bottin il y a presque sept ans était en réalité un retour dans son pays natal, puisqu'elle est née ici d'un père québécois et d'une mère indienne. Après la mort de son père, sa mère, employée de l'Organisation de coopération et de développement économiques, a accepté un poste à Kigali, qu'elle a occupé jusqu'en 1987. «C'était quelques années avant le génocide. Ma mère a grandi au Rwanda et nous avons toujours de la famille là-bas, dont mes grands-parents», mentionne-t-elle.

Ni hutu ni tutsi, la famille Bottin n'a pas été la cible du conflit ethnique qui a fait 800 000 morts en 1994. Mais les contrecoups de la guerre civile se font encore sentir aujourd'hui.

Après ses études universitaires de premier cycle en Belgique, Mme Bottin est venue en vacances au Québec, où elle a fait la connaissance de son conjoint. Elle n'est jamais repartie.

Le couple a signé à La courte échelle en 2010 un album pour enfants intitulé Papa est parti. C'est l'histoire d'une fillette de trois ans dont le père meurt subitement. Le livre est illustré, selon la journaliste Nathalie Petrowski, par «un autre Pierre Brassard» qui a su esquisser «les traits fins et touchants d'une petite fille qui s'ennuie de son papa parti trop vite et qui s'inquiète du chagrin de sa maman».

Mathieu-Robert Sauvé

 

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