La publication savante en crise

  • Forum
  • Le 4 juin 2012

  • Marie Lambert-Chan

Joanie Lavoie et Dominique Bérubé«Dans presque tous les pays du monde, la recherche est soutenue par les fonds publics. Quand les chercheurs publient leurs résultats dans les revues scientifiques, ils le font gratuitement. Ces résultats sont aussi évalués bénévolement par leurs pairs. Et les revues exigent très souvent qu'on leur cède les droits sur ces mêmes articles. Par la suite, les éditeurs ou les grandes sociétés savantes vendent leurs revues à prix d'or aux bibliothèques... financées aussi par des fonds publics! On se retrouve dans une boucle sans fin où l'argent des contribuables paie la production de la recherche et l'accès à la recherche pendant que les éditeurs et les sociétés savantes tirent des profits de 30 à 45 % de cette opération, avant impôts. C'est scandaleux!» s'exclame Jean-Claude Guédon.

 

Ce professeur de littérature comparée de l'Université de Montréal est loin d'être le seul à s'insurger ainsi. Au cours des derniers mois, plus de 11 000 chercheurs dans le monde ont exprimé leur mécontentement quant à cette situation au moyen d'une pétition invitant au boycott d'Elsevier. Ce géant de l'édition scientifique a réalisé des profits totalisant plus de 1,1 milliard de dollars américains en 2011.

Ce mouvement est né à la suite de l'appui d'Elsevier au Research Works Act. Ce projet de loi américain visait à interdire le libre accès aux publications scientifiques subventionnées par l'État. «Tout cela est anecdotique, mais a toutefois l'avantage de rappeler à la population l'importance du libre accès», commente M. Guédon.

Le libre accès est en quelque sorte un système parallèle à celui de l'édition savante classique qui a pris son envol avec l'arrivée du Web. C'est «la mise à disposition gratuite sur l'Internet public, permettant à tout un chacun de lire, télécharger, copier, transmettre, imprimer, chercher ou faire un lien vers le texte intégral de ces articles, les disséquer pour les indexer, s'en servir comme données pour un logiciel ou s'en servir à toute autre fin légale», selon l'Initiative de Budapest pour l'accès ouvert. Signée en 2001, cette déclaration internationale a été suivie de la Déclaration de Berlin sur le libre accès à la connaissance en sciences exactes, sciences de la vie, sciences humaines et sociales et de la Déclaration de Bethesda pour l'édition en libre accès en 2003.

Le libre accès a commencé bien avant la rédaction de ces textes officiels. «Au début des années 90, un évènement majeur s'est produit: la création d'ArXiv, une plateforme où les physiciens déposaient les premières versions de leurs articles. À l'époque, le but de ce projet n'était pas de contourner les revues en raison de leur prix astronomique, mais plutôt d'accélérer la diffusion des connaissances qui, dans le système traditionnel des revues, peut s'étirer sur un, voire deux ans. En 2012, ArXiv accueille les articles de plusieurs disciplines et occupe une place importante dans le monde scientifique», raconte Vincent Larivière, professeur à l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information de l'UdeM.

En 1991, Jean-Claude Guédon lançait Surfaces, la première revue électronique au Canada. «J'avais l'intuition que, si l'on faisait payer cette revue, elle serait doublement enterrée par le manque d'argent et le support électronique, se remémore-t-il. On l'a donc mise en libre accès en la finançant grâce à des subventions.»

L'argent, le nerf de la guerre

Aujourd'hui, le Directory of Open Access Journal recense plus de 7000 revues savantes en libre accès. Environ 80 % des éditeurs internationaux ont emprunté la «voie verte», une façon populaire de permettre le libre accès à la recherche (voir l'encadré «Les voies verte et dorée»).

Dans ce cas, comment se fait-il que des éditeurs comme Elsevier et Springer engrangent des profits faramineux? Pourquoi plusieurs grandes revues sont-elles toujours dans le giron de ces maisons d'édition? Pourquoi le libre accès semble-t-il encore fragile?

Il y a d'abord la question de l'argent. «Le libre accès n'est jamais gratuit. On déplace seulement les centres de couts. Pour notre part, nous pouvons financer nos activités avec des contributions institutionnelles», déclare Dominique Bérubé, présidente et directrice générale de la plateforme canadienne Érudit. Issue d'un consortium universitaire québécois, Érudit offre depuis 1998 des revues francophones dans les domaines des sciences humaines et sociales et de la culture grâce à un libre accès limité par une barrière mobile. «Depuis 2006, la plateforme a conçu un modèle hybride: les établissements doivent payer un abonnement pour les numéros des deux ou trois dernières années, selon les revues, ce qu'on appelle une “stratégie de barrière mobile”. Les archives, elles, demeurent en accès libre», précise Joanie Lavoie, analyste en édition numérique à Érudit.

Il existe aussi le modèle de l'auteur-payeur. Les publications de la Public Library of Science en sont un exemple. Les chercheurs doivent débourser de 1000 à 3000 $ pour y faire paraitre l'un de leurs articles. Les étudiants et scientifiques des pays en développement n'ont toutefois pas à acquitter de telles sommes. Cet argent sert au fonctionnement des revues. «Cet argent est généralement versé en amont par un organisme, privé ou public, ou par une agence du gouvernement, explique Jean-Claude Guédon. Les auteurs peuvent, évidemment, payer ces frais de leur poche, mais en général ils puisent dans leurs subventions de recherche qui, depuis longtemps, incorporent de petites sommes dans ce but.»

Malheureusement, de grandes maisons d'édition reprennent ce concept selon leurs principes. «Elles facturent jusqu'à 5000 $ aux auteurs afin qu'ils puissent profiter du libre accès», informe M. Guédon.

Selon lui, un bon modèle est celui de la subvention publique de la communication savante. «La publication scientifique coute environ un pour cent de ce qui est alloué à la recherche, dit-il. Il suffirait d'ajouter ce montant aux budgets de recherche pour y couvrir les couts de publication en s'assurant que tout cela est indépendant des gouvernements afin que ceux-ci n'interviennent pas dans le contenu. Cela se voit déjà en Amérique latine avec la Scientific Electronic Library Online, qui regroupe 800 revues en accès libre.»

Le mythe des grandes revues

L'argent n'est qu'une des entraves au libre accès. Un obstacle majeur est la hiérarchisation des revues créée par les éditeurs commerciaux et basée sur le «facteur d'impact». Cette mesure de la visibilité d'un périodique scientifique est établie selon un rapport entre le nombre de citations reçues par une revue pendant un an dans les deux années qui suivent sa parution et le nombre d'articles parus au cours de cette année-là. Il s'agit en fait d'un impact moyen sur deux ans, «impact» signifiant ici le nombre de citations que reçoit un article au fil du temps. Mentionnons que cette mesure est jugée problématique par plusieurs.

«Tous les chercheurs veulent publier dans une revue ayant un grand facteur d'impact, puisque c'est ce qui influencera leur parcours, signale Vincent Larivière. C'est grâce à une parution dans une revue prestigieuse qu'ils pourront obtenir telle subvention ou tel poste. Pour être considéré comme un éminent chercheur, on ne peut se contenter de publier à l'extérieur des revues.»

Mais cela est de moins en moins vrai, remarque M. Larivière. Il a comparé, avec ses collègues George Lozano et Yves Gingras, le facteur d'impact et le taux de citations de millions d'articles parus entre 1902 et 2009. «Les articles les plus cités sont de moins en moins publiés exclusivement dans les revues à haut facteur d'impact. Autrement dit, les grandes découvertes ne sont plus seulement rapportées dans l'élite des périodiques. Et ce déclin s'est amorcé au début des années 90... Bref, c'est le pouvoir du Web.»

Cet argument ne semble pas convaincre les chercheurs d'embrasser le libre accès. L'importance du facteur d'impact semble inscrite dans la psyché collective universitaire. «Plus précisément, les comités de promotion et les jurys d'attribution des subventions y prêtent une attention bien trop marquée», juge Jean-Claude Guédon. Qui plus est, le monde de l'édition relève de la jungle pour nombre de scientifiques. «La plupart des chercheurs ne veulent pas trop savoir ce qui se passe du côté de l'édition, ils veulent simplement que leur article soit publié dans une “bonne” revue, et “bon” renvoie directement au facteur d'impact», croit-il.

Pour Diane Sauvé, adjointe au directeur des bibliothèques de l'UdeM, les chercheurs désirent diffuser librement leurs résultats, mais ils manquent souvent de moyens et de temps pour le faire. «C'est pourquoi nous avons mis en place différentes initiatives pour les soutenir», indique-t-elle (voir l'encadré «Le libre accès et les bibliothèques de l'UdeM»).

À son avis, les chercheurs devraient prendre en considération un autre avantage du libre accès, soit celui de susciter l'intérêt d'un public insoupçonné et de créer des partenariats inédits. «Depuis le lancement de Papyrus, le dépôt institutionnel de l'UdeM, nous recevons des demandes de particuliers et d'organismes d'ici ou d'ailleurs désirant entrer en contact avec un chercheur pour avoir de plus amples renseignements sur ses recherches. Le libre accès, c'est aussi le transfert du savoir dans la communauté.»

Enfin, un atout indéniable du libre accès pour les chercheurs d'ici: la diffusion du savoir francophone. «Au moment de la création d'Érudit, nous avions comme objectif le libre accès, mais aussi la visibilité des collections locales, qui sont très difficiles à diffuser dans un contexte de mondialisation, mentionne Dominique Bérubé. On l'a constaté avec les périodiques francophones en science, qui ont disparu du paysage québécois parce qu'il n'y avait pas de clientèle. En revanche, pour les sciences humaines et sociales, il y avait une capacité de survie beaucoup plus grande en raison d'une communauté qui avait l'habitude de publier en français.»

Et maintenant?

Selon Vincent Larivière, les résultats de son étude démontrent qu'«à moyen terme la revue comme principal lieu de diffusion des connaissances a du plomb dans l'aile». Après tout, poursuit-il, quasiment tous les articles peuvent être trouvés sur le Web. «Si j'étais un éditeur commercial, je penserais à diversifier mes activités!» lance-t-il en riant.

Et c'est ce que ces éditeurs commencent à faire, observe Jean-Claude Guédon. «Dans certains cercles, un peu confidentiellement, il est question de laisser les articles en format PDF en libre accès, mais de faire payer les utilisateurs qui désireront obtenir les données et les algorithmes qui permettent de les manipuler, c'est-à-dire la partie réellement juteuse de la recherche.»

Pour le professeur, l'avenir du libre accès passe entre autres par les dépôts institutionnels. «La solution idéale est celle de l'Université Harvard, c'est-à-dire qu'une université vote en assemblée une obligation pour tous les professeurs de transférer leurs articles dans le dépôt de l'établissement dès leur publication», estime-t-il.

Le pouvoir serait donc entre les mains des principaux acteurs de cette pièce: les chercheurs. «Ce sont eux qui possèdent la matière première, la recherche, rappelle Diane Sauvé. En accord avec les organismes subventionnaires, ils peuvent décider que le modèle actuel offert par les éditeurs ne leur convient plus. Ils ont toutes les cartes dans leur jeu.»

Marie Lambert-Chan

 

Sur le Web


 

Les voies verte et dorée

Il existe deux voies menant au libre accès, la dorée et la verte.

Voie dorée: Ce sont les revues à libre accès. Elles fonctionnent comme les périodiques à abonnement, c'est-à-dire qu'elles possèdent un comité de révision par les pairs, mais contrairement aux premiers leur contenu est accessible gratuitement en ligne. Leurs couts de fonctionnement sont couverts de différentes manières. Un modèle populaire dans les pays riches est celui de l'auteur-payeur, adopté entre autres par la Public Library of Science, qui publie plusieurs revues dont la célèbre PLoS ONE. Les chercheurs doivent débourser de 1000 à presque 3000 $ pour y faire paraitre un article.

Voie verte: Ce sont les dépôts à libre accès, qui sont des bases de données où les chercheurs déposent eux-mêmes leurs articles et autres documents scientifiques afin de favoriser leur accès gratuit. On en dénombre plus de 2700 actuellement. Ces dépôts peuvent être disciplinaires, comme ArXiv, qui accueille des articles sur la physique, les mathématiques, l'astronomie, l'informatique, la biologie quantitative et les statistiques. Les dépôts sont aussi de nature institutionnelle. Ils sont rattachés à une université ou à un établissement de recherche. On y trouve des publications, prépublications, communications, thèses, mémoires, etc. Environ 80 % des éditeurs dans le monde permettent d'une manière ou d'une autre aux auteurs de déposer une copie de leurs articles dans de telles bases ou sur leur site personnel... mais peu de chercheurs le savent!

M.L.-C.


 

Le libre accès et les bibliothèques de l'UdeM

Voici comment les bibliothèques de l'UdeM appuient le libre accès.

     

  • Le dépôt institutionnel Papyrus, créé en 2003, permet aux chercheurs de l'UdeM d'autoarchiver leurs publications, prépublications et autres productions intellectuelles afin de les rendre accessibles sur Internet. On y trouve aussi les thèses et mémoires des étudiants de l'Université déposés depuis 2009.
  • Pour encourager l'utilisation des revues savantes accessibles gratuitement sur Internet, celles-ci sont intégrées au même titre que les revues payantes dans le répertoire de périodiques électroniques et peuvent être cherchées dans le catalogue Atrium.
  • Les bibliothèques sensibilisent les étudiants et les chercheurs au libre accès par l'entremise des formations et des services-conseils des bibliothécaires de référence. Elles ont aussi contribué à l'adaptation en français de l'Addenda au contrat d'édition pour l'auteur canadien de l'Association des bibliothèques de recherche du Canada. Ce document légal modifie légèrement le contrat d'édition afin de permettre à l'auteur de conserver certains droits.
  • Le site des bibliothèques présente un guide complet sur le libre accès.
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M.L.-C.


 

Quelques chiffres à retenir

315 % : hausse du prix moyen des abonnements pour les universités entre 1986 et 2003, alors que l'inflation n'a été que de 68 % pour cette même période.

1,1 G$ US : profits engrangés en 2011 par l'éditeur Elsevier, soit une marge de profit d'environ 35 %.

Entre 7 et 8 M$: cout des abonnements électroniques pour les bibliothèques de l'UdeM, soit environ 80 % du budget des acquisitions.

24 047 $ US : prix de l'abonnement annuel de la revue Brain Research.

7000 : nombre de revues savantes en libre accès.

80 % : part des revues à l'échelle mondiale permettant aux auteurs de déposer leurs articles dans une base à libre accès ou sur leur site personnel.

19 millions : nombre de pages visitées depuis la fondation de la plateforme Érudit en 1998, dont 90 % du contenu est en accès libre.

375 000 : nombre de téléchargements de thèses et de mémoires effectués dans Papyrus, le dépôt institutionnel de l'UdeM, en 2011.

M.L.-C.