Poussière d'âmes

Les documents patrimoniaux sont particulièrement touchants.La mémoire et les émotions sont au centre de ma profession de spécialiste du livre ancien. En remontant dans ma mémoire, il y a à l'origine l'émerveillement. Je me revois jeune homme lisant Platon et prenant soudainement conscience de converser avec un philosophe disparu depuis plus de 2000 ans! Quel miracle que nous ayons pu conserver cette mémoire! Depuis ce jour, j'admire cet objet nommé livre qui emprisonne la pensée dans l'encre et le papier, l'immortalise et la libère ensuite quand un lecteur lui redonne vie, quelquefois plusieurs siècles ou millénaires plus tard.

 

La graine était semée.

Aujourd'hui, je travaille au sein d'une bibliothèque patrimoniale, véritable temple de la mémoire, qui conserve dans ses murs des millions de pages de textes sur lesquelles se trouvent exprimées toutes les facettes de l'existence humaine depuis des temps immémoriaux. J'éprouve une grande fierté à en être le gardien, mais surtout le médiateur, car ce patrimoine documentaire est là pour vous, pour nous. Il est toujours accessible pour nous aider à mesurer le chemin parcouru, pour nous permettre de nous situer, de nous projeter dans l'avenir et de nous dépasser comme individu et comme société. Il est notre mémoire collective.

Et, au-delà du texte qui garde la trace de la pensée, il y a l'objet lui-même, le livre, qui garde la trace du passage des hommes. Ainsi, le document authentique ancien présente une charge émotive unique à laquelle il est difficile de rester indifférent (et qui se transmet difficilement dans sa version numérique). Des générations d'hommes et de femmes ont été portées au tombeau, mais ces livres survivent pour porter le témoignage de leur existence. Ils ont accumulé de la poussière d'âmes qui leur donne une identité propre.

Quelques exemples: cet ouvrage offert à l'élève Juste Lambert en 1696 pour ses efforts en classe; ce titre du philosophe latin Boèce (480-524) de 1501 entièrement couvert d'annotations par un érudit anonyme passionné; ces pages de garde du 18e siècle sur lesquelles on relève les traces d'exercices d'écriture de jeunes ou de moins jeunes; ces innombrables exlibris de bibliophiles de toutes les époques qui expriment leur amour du livre. Aussi ces promesses de mariage intercalées entre les pages d'un rituel du diocèse de Québec de 1703 et enfin cette note manuscrite touchante, sur la page d'un livre, d'un père annonçant stoïquement le décès de son fils. «Le 6 septembre 1756 du dimanche à venir au lundi, une heure et trois quarts après minuit est mort mon fils Augustin Denoys à l'hôpital.»

Ce ne sont là que quelques exemples, mais c'est probablement l'aspect qui me touche le plus – et qui touche le plus les visiteurs – lorsque nous sommes en présence de documents patrimoniaux. Assurément, pour qui sait l'estimer, il s'agit là d'un héritage précieux.

C'était la dernière chronique du «Bibliothécaire et ses trésors». L'auteur remercie Forum ainsi que la Direction des bibliothèques, en particulier Nicole Tremblay, directrice de la Bibliothèque des lettres et sciences humaines, pour sa confiance. Merci également aux collègues de la Bibliothèque des livres rares et collections spéciales qui partagent cet amour des livres rares et précieux.

Normand Trudel
Collaboration spéciale