Le français, une langue prisée par les écrivains chinois

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  • Le 19 juin 2012

  • Marie Lambert-Chan

Charles LeblancEn 2011, plus de 100 000 jeunes Chinois étaient inscrits à un cours de français, selon les données de l'Organisation internationale de la Francophonie. Et leur nombre ne cesse d'augmenter. Bien qu'elle demeure moins populaire que l'anglais, la langue française occupe une place de choix au sein de la société chinoise depuis 1880, comme le démontre l'ouvrage collectif Traits chinois/Lignes francophones, publié aux Presses de l'Université de Montréal dans la collection Sociétés et cultures de l'Asie, dirigée par Charles Le Blanc.

 

«Au 19e siècle, il y avait un consensus selon lequel l'Angleterre était le pays de l'industrie et du commerce, tandis que la France était perçue comme le pays de la culture. En Chine, il y avait un adage dans les années 70 affirmant que, pour la France, même les bombes atomiques étaient des objets culturels. Voilà pourquoi l'Hexagone et la langue de Molière fascinent depuis longtemps les Chinois», explique M. Le Blanc, professeur émérite au Centre d'études de l'Asie de l'Est de l'UdeM.

Selon ce réputé sinologue, Traits chinois/Lignes francophones est sans doute l'un des tout premiers livres à l'échelle mondiale à aborder ce lien interculturel unique. «Les auteurs ont décidé de traiter ce sujet à travers des figures littéraires franco-chinoises connues, comme le Prix Nobel de littérature Gao Xingjian et l'écrivaine sino-canadienne Ying Chen, et moins connues, telle la blogueuse Cao Dong Xue, remarque-t-il. Mais ils auraient pu réfléchir sur ce phénomène de manière sociologique ou même psychologique. Que se passe-t-il quand une personne ayant une culture très forte, très riche, accepte de plonger dans un autre univers linguistique, culturel, idéologique? Autrement dit, ce livre pourrait être le premier d'une longue série.»

Esthétisme

Les écrivains recensés dans Traits chinois/Lignes francophones n'ont pas appris leur deuxième langue «de manière fidèle et servile, mais en ont fait un objet créatif, mentionne Charles Le Blanc. C'est tout à fait extraordinaire quand on sait à quel point le français ne s'apprivoise pas facilement!»

Les auteurs chinois qui choisissent cette langue le font souvent parce qu'ils vouent un culte au mot juste et évocateur. «Les Chinois anglophones sont davantage intéressés par le message qu'ils souhaitent transmettre. La langue n'est qu'un support pour gagner un vaste lectorat. Leurs compatriotes francophones sont plutôt à la recherche d'une esthétique qui passe par un usage rigoureux du français», analyse le professeur.

Les grands critiques de la littérature française reconnaissent d'ailleurs le caractère spécifique et innovateur de leur maniement de cette langue. «Leurs textes sont ciselés à la perfection, juge M. Le Blanc. Certains vont même jusqu'à dire qu'ils écrivent mieux que plusieurs auteurs dont le français est la langue maternelle.»

Liberté d'expression

Le français exerce une certaine attraction sur les Chinois en raison de sa beauté, mais aussi de son utilité dans un contexte politique où la censure est monnaie courante. Contrairement à l'anglais, le français demeure assez «inconnu» pour passer sous le radar des censeurs.

Comme le soulignent Rosalind Silvester et Guillaume Thouroude, qui ont dirigé l'ouvrage, la langue française «peut servir de “cachette collective”, où des écrivains s'expriment en s'assurant qu'ils ne sont pas compris de leurs compatriotes. [...] Le conjoint, la famille, l'éducation, le parti ou l'État, nombreuses sont les instances dont il est désirable de se prémunir.»

Pour Charles Le Blanc, l'œuvre de Gao Xingjian en est un exemple frappant. «Prenez son roman le plus célèbre, La montagne de l'âme. Écrire en français et s'adresser aux Chinois francophones lui ont permis d'aborder des sujets qui auraient été condamnés s'il les avait exprimés en chinois.»

Cette tradition se poursuit aujourd'hui, notamment grâce à la jeune blogueuse universitaire Cao Dong Xue, qui parle de sexualité et critique sans gêner le Parti communiste dans son cybercarnet.

«Au fond, notent les auteurs, la francophonie chinoise ramène la langue française au rôle qui était le sien à l'époque prérévolutionnaire, lorsqu'elle véhiculait à la fois une morale du plaisir décadent et un système de pensée politique subversif. Cette proximité inattendue entre la littérature chinoise actuelle et l'Europe des Lumières est sans doute l'aspect le plus étrange et le plus séduisant de la francophonie chinoise postmaoïste.»

Marie Lambert-Chan

Sous la direction de Rosalind Silvester et Guillaume Thouroude, Traits chinois/Lignes francophones, coll. Sociétés et cultures de l'Asie, Les Presses de l'Université de Montréal, 2012, 320 p., 39,95 $ (ou 18,99 $ en version électronique).

 

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