Qui assassine qui?

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  • Le 28 août 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

(Photo: iStockphoto)Chaque année, 650 000 personnes meurent assassinées dans le monde. Mais alors que des pays connaissent des taux d’homicides très bas, d’autres ont des taux comparables à ceux qui existaient au Moyen Âge.

 

En Colombie, en Côte-d’Ivoire et au Gabon par exemple, ces taux sont de 30 à 50 meurtres pour 100 000 habitants, alors que cette proportion ne dépasse pas 0,5 meurtre pour 100 000 habitants au Japon. «Les taux d’homicides varient considérablement d’un pays à l’autre. Vous courez 100 fois plus de risques de mourir assassiné en Colombie qu’au Japon», affirme Marc Ouimet, professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal et chercheur au Centre international de criminologie comparée.

Grâce à une subvention de 113 000 $ sur trois ans du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, Marc Ouimet, en collaboration avec son collègue Maurice Cusson et Paul-Philippe Paré, de l’Université de Western Ontario, a lancé une enquête où les taux d’homicides de 175 pays seront analysés. «Le taux d’homicides est un excellent indicateur de la violence qui sévit dans différentes parties du monde. Mais ces chiffres ne disent pas tout. Qui est victime de ces crimes? Par quelle arme sont-ils commis? Qui sont les meurtriers? Autant de questions qui demeurent nébuleuses encore en 2012», précise le criminologue.

Marc OuimetSi les tueries, largement médiatisées, frappent l’imagination, elles ont un effet mineur sur les taux nationaux annuels. «Les États-Unis sont souvent présentés comme les champions toutes catégories de la violence, commente Maurice Cusson. Leur taux d’homicides se situe autour de 4 pour 100 000 habitants. Il demeure de trois à quatre fois supérieur à celui du Canada. Mais on est encore loin de certains pays d’Afrique, qui comptent 10 fois plus de meurtres. Des bandes armées qui arrivent dans un village et assassinent tous les hommes, on voit cela encore de nos jours», signale-t-il.

Ce projet s’appuie sur une donnée nouvelle ou méconnue chez les spécialistes de la violence: les homicides ne sont pas en baisse! «On dit souvent que la mortalité due à la violence est en baisse constante et c’est vrai dans les pays industrialisés. Mais quand on sort du groupe des 40 ou 50 pays occidentaux qui disposent de données fiables sur le sujet et qui sont les plus étudiés, on a des surprises», déplore Marc Ouimet.

Typologie du meurtre

Maurice CussonMaurice Cusson et Marc Ouimet voient dans cette enquête internationale une mine de thèmes à explorer pour les chercheurs en criminologie et leurs étudiants. Déjà, ils ont publié des travaux sur la Colombie, le Maroc et le Japon dans la Revue internationale de criminologie et de police technique et scientifique (avril-juin 2012). Plusieurs étudiants à la maitrise et au doctorat de l’Université de Montréal sont signataires ou cosignataires d’articles. «Il y a des situations qui soulèvent de nombreuses questions: pourquoi les taux d’homicides sont-ils peu élevés au Maroc, où le niveau de pauvreté est relativement grand? Pourquoi, au Japon, on semble préférer s’enlever la vie plutôt que d’attenter à celle d’autrui? Les idéologies dominantes, la présence d’un État répressif et la culture sont des facteurs explicatifs», mentionne M. Cusson, qui invite les universitaires intéressés par une collaboration au projet à se manifester.

Les chercheurs ont dû préciser ce qu’ils entendaient par «homicide». Leur définition renvoie à un geste délibéré, bien entendu, mais aussi dans un cadre illégal. Cela exclut les tueries militaires. «Quand un soldat tue un autre soldat dans un conflit armé, il ne s’agit pas d’homicide proprement dit, mais d’un geste répondant à une logique guerrière, explique M. Ouimet. Cela étant, tous les homicides ne sont pas égaux. Il faut pouvoir distinguer les cas de violence conjugale et les règlements de comptes de bandes armées.»

On sait aussi que le facteur économique joue un rôle capital. «Mais le débat reste ouvert sur la façon dont le revenu influence le taux d’homicides. Certains prétendent que c’est la pauvreté qui incite au meurtre, d’autres que c’est la disparité entre les riches et les pauvres. Moi, je penche plutôt pour l’écart», lance Marc Ouimet.

La différence peut sembler rhétorique, mais elle ne l’est pas. Quand tout le monde manque d’argent, note le criminologue, la violence peut être très faible; on le voit chez certains groupes aborigènes excessivement pauvres, où le taux d’homicides frise le zéro. Mais la répartition inégale de la richesse entre les différents groupes d’une société tend à augmenter le nombre d’actes violents.

Maurice Cusson, qui étudie cette question depuis plus de 20 ans, apporte ici sa contribution en suggérant une typologie des homicides. De la querelle de taverne qui dégénère en agression à l’arme blanche jusqu’à l’assassinat soigneusement élaboré, les meurtres seront compilés de manière à alimenter une banque de données unique en son genre.

Journalistes consultés

Les chercheurs peuvent compter sur des statistiques mises à jour par l’Organisation mondiale de la santé et la United Nations Office on Drugs and Crime, qui rendent publiques des estimations du taux d’homicides dans près de 200 pays. Mais ils ne se limiteront pas à cette information. Dans chaque pays, on pense pouvoir mettre à contribution de 5 à 10 experts qui deviendront des collaborateurs de premier plan. «Nous avons préparé pour eux un questionnaire comptant une quarantaine de points et leurs réponses nous permettront de brosser un tableau précis de la situation mondiale», illustre Marc Ouimet.

Une des sources consultées: les journalistes. «Dans presque tous les pays du monde, on trouve des journaux qui tiennent une chronique judiciaire recelant des renseignements précieux pour nous, dit-il. Par exemple, on sait qu’à tel moment du jour, dans tel quartier, un homme de 35 ans a tué une femme de 27 ans avec un pistolet de tel type.»

Ces informations serviront ultimement à réduire le nombre de meurtres dans le monde, espèrent les chercheurs. Car pour eux, il ne fait pas de doute que la non-violence est un signe de progrès. «Quand on compare les pays, on constate que de nombreux pas ont été franchis depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours. Sur le plan juridique, le droit de la preuve a beaucoup évolué. Mais aucun pays n’est à l’abri des folies meurtrières, comme on l’a vu en Norvège l’an dernier ou au Québec le 6 décembre 1989.»

À la question de savoir si notre époque se distingue du passé par la multiplication des cas de fureur meurtrière qui amène un individu à abattre le plus de personnes possible avec une arme automatique, les deux spécialistes sont formels: ce phénomène n’est pas nouveau. «On a quelques données sur des massacres perpétrés par des tribus préhistoriques dans des sites où tout le monde dormait. Le fait de s’en prendre à des victimes sans défense, ce n’est pas nouveau», indique Maurice Cusson.

Seule l’efficacité de l’arme s’est améliorée…

Mathieu-Robert Sauvé


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