Dupuis Frères et l'histoire des femmes

  • Forum
  • Le 10 septembre 2012

  • Daniel Baril

Piqueteurs manifestant sur les trottoirs autour du magasin le 2 mai 1952 (Photo: Editorial Associates Ltd)Bien que disparu depuis 1978, le célèbre magasin de la rue Sainte-Catherine est encore bien présent non seulement dans la mémoire des Montréalais mais dans celle de Québécois de partout dans la province. Robert Charlebois et Beau Dommage l'ont immortalisé dans leurs chansons et c'est là que le «vrai» père Noël faisait son arrivée à Montréal. Le commerce a également été le théâtre d'une grève qui a marqué l'histoire du syndicalisme québécois.

 

«Fondé en 1868, Dupuis Frères a été le premier grand magasin détenu par des Canadiens français et qui engageait des Canadiens français, rappelle Stéphanie Piette, du Département d'histoire. Jusqu'à 1500 personnes, la plupart des femmes, y ont travaillé. C'est un épisode incontournable de notre histoire.»

Étonnée que cette histoire soit méconnue, la jeune chercheuse vient de consacrer ses travaux de maitrise à mieux cerner la culture de travail des femmes embauchées par Dupuis Frères entre 1920 et 1960, âge d'or de l'entreprise.

La «grande famille Dupuis»

Un simple coup d'œil aux archives de l'entreprise montre que la culture de travail était marquée par le catholicisme, le nationalisme et la famille. «Les dirigeants faisaient en sorte qu'il règne un esprit familial et agréable autour du travail afin que tous se sentent membres d'une grande famille», relate Stéphanie Piette.

Comme chez les autres grandes entreprises de la même époque, la gestion de Dupuis Frères était empreinte de paternalisme. «Le patron, figure paternelle, traite littéralement ses employés comme des membres de sa famille, c'est-à-dire qu'il adopte une attitude bienveillante envers eux, et ce, surtout pour les maintenir dans un état de dépendance hiérarchique et pour que ces derniers éprouvent à son égard des sentiments de reconnaissance et de respect», écrit l'étudiante dans son mémoire.

L'un des moyens utilisés pour véhiculer les valeurs de l'entreprise était le journal Le Duprex, un mensuel distribué à tous les employés. Cet outil permettait aux dirigeants de joindre rapidement les salariés pour faire passer des messages importants. On y trouvait également des nouvelles du personnel – mariages, naissances, loisirs, etc. – afin que chacun soit au courant de ce que vivaient ses collègues.

Dupuis Frères possède en outre son association athlétique amateur Duprex, qui propose des activités de loisir conformes à une «féminité respectable». Piqueniques à l'ile Sainte-Hélène, sorties au parc Belmont, excursions de ski et parties de sucre sont au programme. La devise de l'Association: «S'amuse bien qui s'amuse chez Dupuis.»

Selon l'historienne, les photos publiées dans Le Duprex montrent que les femmes participaient en grand nombre à ces activités. Malgré le paternalisme ambiant et un revenu modeste, travailler chez Dupuis pour une femme de la classe ouvrière représentait un avancement social.

Nationalisme et catholicisme

La maison Dupuis Frères est aussi emblématique du nationalisme canadien-français. La devise du commerce qui était «Le magasin du peuple» en 1910 deviendra, en 1960, «Le grand magasin canadien à l'accent français». Sur la couverture du catalogue de 1932 on peut lire: «Seul catalogue entièrement français publié dans notre province par une maison possédée et administrée par des Canadiens français.»

Jusqu'au milieu des années 50, Dupuis Frères participe au défilé du 24 juin avec son propre char allégorique. Le premier ministre Maurice Duplessis envoie deux de ses ministres aux fêtes du 70e anniversaire de l'établissement et Lionel Groulx se rend au banquet du 75e.

Soucieux de promouvoir la culture canadienne-française, le magasin instaure le Prix de la langue française Dupuis Frères pour les élèves méritants, prix accompagné d'exemplaires de La bonne chanson à l'école.

La religion figure également parmi les valeurs centrales de l'entreprise. Lors de fêtes religieuses, la messe était célébrée sur place si le magasin était ouvert et le cardinal Léger s'y est rendu pour s'adresser directement au personnel. Certains dimanches, les dirigeants conviaient les employés à une procession en direction de l'oratoire Saint-Joseph.

«Un étage complet était même consacré aux vêtements et objets liturgiques», souligne Stéphanie Piette.

Syndicalisme

Cette proximité avec le pouvoir politique et clérical n'a pas empêché le syndicalisme de s'y développer. «Le syndicat a été créé en 1919 et les chefs faisaient aussi partie de la direction de l'entreprise», précise l'historienne. À l'origine, les femmes étaient peu présentes aux activités syndicales, mais leur participation s'accroit au tournant des années 50. Deux femmes occuperont même la présidence du syndicat à la fin de cette décennie.

Le militantisme devenu plus engagé aux cours des années 40 et 50 va culminer avec une grève en 1952 qui va durer trois mois. Les femmes prennent une part active à cette grève, ce qui indique que «les anciennes normes de féminité telles que la soumission, l'acceptation ou la douceur cèdent graduellement leur place à des valeurs d'émancipation, de détermination et de combattivité», écrit Stéphanie Piette.

Cette grève, à laquelle sont liés les Jean Marchand, Pierre Vadeboncœur et Michel Chartrand, est la première contre un employeur canadien-français et elle se soldera par une victoire syndicale. Les employés obtiennent en effet le respect de la formule Rand, des hausses salariales et la semaine de 40 heures.

«La grève a marqué la fin de la culture familiale, ce qui a été suivi de l'essoufflement et du déclin de l'entreprise dans les années 60», affirme Stéphanie Piette. De 1961 à 1975, l'entreprise passe aux mains de différents groupes d'affaires non liés à la famille Dupuis et, après un lockout en 1976, elle déclare faillite en 1978.

«L'histoire des travailleuses de Dupuis illustre l'histoire des femmes de cette époque, résume la chercheuse. D'une féminité faite de domesticité au milieu des années 20, on voit émerger, après la Deuxième Guerre, une féminité plus moderne, moins suiveuse des dogmes religieux et qui transgresse les rôles traditionnels de l'homme pourvoyeur et de la femme au foyer.»

Cette recherche a été dirigée par Denyse Baillargeon, professeure au Département d'histoire de l'Université de Montréal. Une exposition virtuelle très complète sur l'histoire de Dupuis Frères, avec photos et reportages vidéos, peut être visitée sur le site de HEC Montréal à l'adresse experience.hec.ca/dupuis_et_freres.

Daniel Baril

 


La marque de commerce

Dupuis Frères, c'est plus que le magasin de la rue Sainte-Catherine à Montréal. L'entreprise possède un important centre de distribution postale à Saint-Henri pour les commandes par catalogue et des succursales ou comptoirs dans plusieurs grandes villes du Québec.

L'entreprise possède également de nombreuses marques de commerce. Si la marque Duprex demeure associée aux vêtements avec les collections Dupuis pour elle et Dupuis pour lui, cette marque a aussi été celle de divers médicaments (lait de magnésie, Duprex pour les reins, Duprex pour les nerfs, etc.) et même de cigares.

Appartenaient de plus à Dupuis Frères les peintures et cires à plancher Éclipse, les chaussures pour hommes Aristo Design et Boucan, les bonbons et chocolats Madeleine de Verchères, les bijoux religieux D.F. et les vêtements pour jeunes Au petit Napoléon.

(Fonds Dupuis Frères limitée, Service de la gestion des documents et des archives de HEC Montréal, Exposition Dupuis et Frères: le magasin du peuple. HEC Montréal.)

 

Voir le clip

Sur le Web