«Il faut repenser les mesures de sécurité pour les personnalités politiques»

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  • Le 10 septembre 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Luc HébertPremier policier en exercice au Québec – deuxième au Canada – à accéder au titre de docteur en 1998, l'agent Luc Hébert a soutenu sa thèse à l'École de criminologie de l'Université de Montréal. Après avoir travaillé 28 ans à la Sûreté du Québec, dont 22 à la direction de l'unité de protection des personnalités politiques, il est aujourd'hui responsable du certificat en gestion appliquée à la police et à la sécurité de la Faculté de l'éducation permanente. Il analyse les évènements du 4 septembre dernier.

 

 

Quelle est, à vos yeux, l'importance historique de l'attentat survenu au Métropolis la semaine dernière?

L.H.: C'est le plus important de l'histoire moderne du Québec contre une personnalité politique, le dernier remontant à 1970. J'ai été garde du corps de deux premiers ministres, René Lévesque et Pierre Marc Johnson, et entre 1987 et 1996 j'ai surtout travaillé à la planification et à la coordination de divers évènements politiques au Québec, notamment sous les gouvernements de Robert Bourassa jusqu'à Jacques Parizeau. Lors du référendum de 1980, le niveau de sécurité était à son plus haut à cause de menaces assez bien précisées, mais il n'y a eu aucun incident de cette ampleur. Nous ne savons pas exactement si Pauline Marois était la cible du tireur [NDLR: L'entrevue a été réalisée le 9 septembre], mais la seule présence dans l'environnement immédiat de la première ministre élue d'un individu armé d'un fusil semi-automatique, d'un cocktail Molotov et d'armes de poing en fait un cas d'exception. Je n'ose pas penser à ce qui serait arrivé si l'arme du tueur ne s'était pas enrayée.

Ce genre d'acte isolé n'est-il pas impossible à prévoir?

L.H.: En effet; lorsqu'il y a complot impliquant plusieurs personnes, il y a échange d'informations et cela augmente les probabilités de fuites. Cependant, le cas d'un assassin solitaire comme mardi soir est la situation la plus difficile à prévoir, c'est pour cette raison que la qualité de la sécurité de la personne et des lieux est si importante. Un soir d'élection, alors que tous les sondages prédisent un changement de gouvernement, les mesures de sécurité doivent être rehaussées d'un cran aux endroits où des foules vont se former.

Nous accueillons au certificat plus de 350 étudiants. Le maitre mot dans la gestion policière est la planification. Quand on travaille à la protection de personnalités politiques, on doit envisager le pire. Chaque intervention doit être analysée dans le détail: par où la personnalité politique va-t-elle entrer et sortir? Saluera-t-elle les partisans venus à sa rencontre? Comment prévoir une sortie d'urgence? Quel est le trajet qu'on devra emprunter si la personnalité doit être évacuée en cas de force majeure?

Fini les bains de foule pour les politiciens?

L.H.: C'est impossible d'empêcher les politiciens d'avoir des contacts avec les citoyens. Il est tout à fait normal qu'un politicien veuille serrer des mains durant une campagne électorale et durant sa vie publique. De toute façon, le risque zéro n'existe pas. Mais il faut tâcher de réduire les risques et, encore là, tout est une question de planification. Il faut bien connaitre les lieux grâce à une visite précédant l'évènement, consulter les proches collaborateurs, élaborer un plan d'action qui inclut l'évacuation de la personnalité. Selon les informations disponibles, je constate plusieurs lacunes autour de la soirée du 4 septembre au Métropolis: l'absence de surveillance aux divers accès de ce lieu dont celui choisi par l'assassin, un manque de coordination de la sécurité, les gardes du corps qui dirigent la première ministre vers le lieu où se déroule l'attentat et le retour de celle-ci sur la scène quelques minutes après le coup de feu. Il faut réfléchir aux règles entourant la sécurité du premier ministre.

Les lois sont-elles adéquates?

L.H.: Non. Je crois que la Loi sur la police ne donne pas assez de pouvoir aux autorités policières chargées de la protection des personnalités politiques. Il faudrait des pouvoirs légaux qui permettent dans certains cas d'intimer l'ordre à la personne d'obéir aux consignes de sécurité, quitte à mettre fin brusquement à une activité publique. Tout ce qui peut compromettre la sécurité de l'État doit être pris au sérieux et un attentat à la vie d'un premier ministre compromet la sécurité de l'État.

Quand j'ai fait ma maitrise en 1992, je me suis demandé pourquoi confier la sécurité du premier ministre et de sa famille à un service de police. La sécurité d'une personnalité politique, c'est bien plus que les gardes du corps qui assurent la protection rapprochée. Ce qui est fondamental, c'est un service du renseignement de sécurité de haute qualité et ce genre d'unité spécialisée n'existe qu'à la Sûreté du Québec. Je parle des enquêtes de ce service, qui compte une centaine d'agents dont le but est d'amasser de l'information sur les groupes et les individus d'intérêt susceptibles de perturber ou de compromettre la sécurité de l'État. C'est sur la base de ces renseignements qu'est fondée la sécurité des personnalités et sur la qualité de la planification préalable à chaque déplacement du premier ministre. Je le répète, le garde du corps est la dernière ligne de protection, les risques à la sécurité doivent avoir été prévenus avant d'atteindre cette ligne.

L'attentat du 4 septembre laissera-t-il des traces?

L.H.: J'espère qu'il servira à amorcer une sérieuse réflexion sur l'importance d'assurer adéquatement la protection des personnalités politiques du Québec, particulièrement celle du premier ministre. Et éventuellement de donner à la Sûreté du Québec les outils nécessaires pour imposer dans des situations de force majeure le cadre de sécurité à la personne protégée comme cela se fait pour le président aux États-Unis.

Mathieu-Robert Sauvé

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