Quand le temps de travail déborde sur le temps personnel...

  • Forum
  • Le 10 septembre 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Émilie GeninRépondre par courriel à un collègue le dimanche, terminer un document de travail après souper, régler un quiproquo professionnel par cellulaire au restaurant. Voilà quelques situations où le temps de travail empiète sur la vie personnelle. «La multiplication des outils technologiques a certainement contribué à rendre poreuses les frontières entre la vie privée et le monde du travail. Mais de quelle façon cela concourt-il à l'engagement professionnel et nuit-il à la vie de famille?

 

Ce sont des questions qui méritent d'être étudiées», signale Émilie Genin, professeure à l'École de relations industrielles de l'Université de Montréal.

Au cours de la dernière année, Mme Genin a interviewé 22 cadres et professionnels de grandes organisations de Montréal afin de préciser de quelle manière ils laissaient le travail entrer à la maison et la maison se déplacer au bureau. À elle seule, la transcription des entretiens semi-dirigés fait plusieurs centaines de pages. Manifestement, on en avait long à dire. «Je n'ai pas terminé l'analyse des données, mais, au premier coup d'œil, il en ressort une certaine ambivalence quant aux effets de ces débordements. Les gens sont méfiants par rapport aux nouvelles technologies. Ils ne veulent pas être accrochés au bureau 24 heures sur 24. Mais dans les faits, ils veulent bénéficier au maximum du travail à distance», mentionne la spécialiste.

On s'inquiète beaucoup des dérives du travail sur la vie de famille. Près de la moitié des Américains s'estiment de plus en plus pressés, une proportion qui progresse depuis 25 ans, rapporte Mme Genin. Les Québécois n'y échappent pas. L'envahissement du travail provoquerait fatigue, stress, voire épuisement professionnel. On note aussi des méfaits sur les organisations: surcharge informationnelle, émergence de fausses priorités, urgences qui n'en sont pas.

Cela étant, la littérature fait en outre ressortir les conséquences ambivalentes de la restructuration. «Les TIC [technologies de l'information et de la communication] peuvent en effet inciter les individus à prolonger indéfiniment leurs activités professionnelles sur leur temps personnel, mais elles peuvent tout aussi bien offrir de nouvelles possibilités d'émancipation à ceux désireux de travailler où l'on veut, quand on veut, répondant ainsi aux attentes des jeunes et des femmes par exemple», mentionne-t-elle dans le document qui lui a servi de plan de travail soumis au Fonds de recherche du Québec – Société et culture. L'organisme lui a accordé 40 000 $ sur trois ans.

Effets de genres et de générations

De façon générale, les jeunes cherchent à tirer profit de la technologie, alors que les plus âgés ne veulent pas se laisser envahir par elle. Si la tablette électronique ou le texto permettent de compléter des mandats durant les fins de semaine, libérant ainsi quelques heures pendant la semaine, les plus jeunes s'en trouveront gagnants. Les plus âgés refuseront d'ouvrir leur téléphone intelligent le weekend venu. En fait, ils sont moins enclins que leurs cadets à accepter des outils électroniques payés par le bureau.

En revanche, le télétravail semble être une tendance très appréciée dans le groupe de répondants, dont l'âge variait de la génération Y aux babyboumeurs et qui comptait autant d'hommes que de femmes. On veut économiser le temps passé dans les transports et profiter des avantages de la conciliation travail-famille. «Malheureusement, il y a parfois une certaine résistance des supérieurs hiérarchiques lorsqu'on veut faire du travail à la maison. L'employé va-t-il être aussi productif qu'au bureau? N'en profitera-t-il pas pour vaquer à des occupations personnelles?» dit la spécialiste.

De plus, les cadres engagés dans la gestion du personnel ne peuvent pas se permettre de s'absenter du bureau; ils doivent le plus souvent être disponibles sur place. Pour eux, c'est plus difficile de faire du télétravail.

L'empiètement du travail sur les heures de repos à la maison n'est pas un phénomène nouveau. Au début des années 2000, Mme Genin a côtoyé une gestionnaire de la société Roche qui avait un studio de visioconférence dans le sous-sol de sa résidence. Elle y communiquait à toute heure du jour et de la nuit avec des collègues et partenaires. «Dès qu'on a des activités sur plusieurs continents, il faut être prêt à travailler le soir ou même la nuit en raison des fuseaux horaires. Cela fait partie des règles du jeu des cadres supérieurs.»

Exploration et réflexion

La technologie a donné une nouvelle flexibilité à l'organisation du travail. Mais elle a aussi contraint les cadres et professionnels à s'organiser seuls dans des tâches auparavant déléguées à des subalternes. «Le temps où l'on demandait à sa secrétaire de dactylographier une lettre est révolu, mentionne Mme Genin. Résultat: les gestionnaires doivent travailler plus. En ce sens, la technologie ne les a pas libérés, au contraire.»

Les études sur l'usage des TIC se sont multipliées ces dernières années, et ce n'est pas près de s'arrêter. Mme Genin, qui en est à mi-chemin de son projet de trois ans, veut approfondir le volet qualitatif de ce phénomène en observant des éléments comme les stratégies qu'adoptent les travailleurs concernés par ces changements, les répercussions sur la vie de famille et le rapport au travail. Il y aura aussi un volet théorique portant sur les pratiques et structures «relatives aux différentes temporalités dans lesquelles évoluent les individus».

En plus de jeter un nouvel éclairage sur un monde du travail en mutation, notamment en comparant la situation du Québec avec celle de la France, la recherche a pour objectif d'informer les gestionnaires des «avantages et dangers potentiels de la restructuration des espaces et du temps de travail».

En tout cas, elle-même ne craint pas de se laisser envahir par la technologie, car elle n'a pas de téléphone intelligent. Ce sont les gens qui doivent être intelligents au travail, bien plus que les téléphones, ajoute-t-elle.

Mathieu-Robert Sauvé

 

Sur le Web