À la recherche du soi mobile

  • Forum
  • Le 17 septembre 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Simon Harel, à droite, recueille les propos de Raymond Haddad, actuellement chauffeur de taxi.Chauffeurs de taxi, musiciens du métro et itinérants montréalais transportent avec eux des récits de vie qui disparaissent trop souvent sans laisser de traces. C'est pour sauver ce patrimoine errant (le «soi mobile») que Simon Harel, directeur du Département de littérature comparée de l'Université de Montréal, entend sillonner la ville avec une équipe d'une vingtaine d'étudiants, de travailleurs sur le terrain et de chercheurs universitaires.

 

«Ces récits méritent d'être mis en valeur et il faut faire preuve de créativité pour les recueillir», affirme M. Harel, qui vient de se voir accorder près de 500 000 $ de la Fondation canadienne pour l'innovation afin de réaliser sa recherche.

Le soi mobile est une «forme d'expression qui pourrait devenir une nouvelle clé de lecture de notre époque», indique M. Harel dans la description de son projet de recherche. Avec deux milliards d'internautes et cinq milliards d'abonnés à la téléphonie mobile, l'humanité est constamment en déplacement et cette mobilité influence les nouvelles identités. «Le récit du soi mobile – concept que j'ai créé pour désigner les récits de soi et d'espace du sujet en mouvement – est, dans son nouveau contexte médiatique, une création locale, diffusée mondialement en temps réel, une production géoréférencée, souvent éphémère, qui dépasse le champ formel de la littérature pour devenir le pivot des échanges sociaux et économiques de notre ère communicationnelle globale», écrit le professeur.

Les fonds obtenus lui permettront d'équiper un laboratoire permanent sur le campus montréalais et financeront la création d'une base de données informatisée. Mais la plus grande part de la subvention ira à un élément clé de la méthodologie: l'acquisition d'une camionnette Safari Condo Sprinter adaptée aux besoins de la recherche. Véritable studio d'enregistrement mobile, capable d'accueillir confortablement un sujet interviewé et une petite équipe de tournage, le véhicule disposera du matériel permettant le montage audio et vidéo et servira de point d'ancrage lors d'opérations de sollicitation et de validation des témoignages sur le terrain. Tenant à la fois du camp de base et de la cabine d'enquête, le studio sera un «lieu de recherche immergé dans la ville et branché en temps réel sur la banque de données interactive». C'est en vivant le quotidien de la rue avec le studio mobile, parfois jour et nuit, que les enquêteurs prendront véritablement le pouls de la métropole.

Véhicule utilitaire... scientifique

Impatient de présenter un séminaire de maitrise ou de doctorat à l'angle du boulevard Pie-IX et de la rue Hochelaga, ou directement sous l'échangeur Turcot, Simon Harel trouve important de sortir l'intellectuel de sa tour. «Il faut aller là où les récits de vie se déroulent, dit-il. Pour moi, un taxi est un espace identitaire, interethnique. La mission du chercheur consiste à s'adapter aux porteurs de ces récits. Il doit aller au-devant d'eux.»

Des tentes seront utilisées en complément du studio mobile. Elles serviront au recrutement des sujets de recherche, à la formation de groupes et à la validation de données.

D'ici la fin de l'année 2012, l'équipe d'enquêteurs entamera ses rencontres avec des chauffeurs de taxi, des «hommes-récits» qui interprètent quotidiennement l'actualité de la vie urbaine. L'an prochain suivra un projet avec les musiciens du métro fréquentant les stations Côte-des-Neiges et Place-des-Arts. «Interrogeant l'axe mobilité-immobilité, j'observerai les interactions entre les musiciens et les communautés d'auditeurs, la manière dont les cellules d'interaction humaines se créent et se défont au fil du temps, comment elles sont influencées par la localisation dans l'espace de la station de métro», explique le chercheur.

Ce sont les «récits brisés» qui l'intéressent particulièrement, ces paroles communiquant un malêtre ou encore la difficile intégration de certaines populations défavorisées au tissu urbain. «Afin d'assurer la constitution d'un patrimoine pour ces discours et pratiques, il s'agira de recenser ces récits du soi mobile par différents outils de captation et de les rendre accessibles sur le Web, avec l'accord des sujets concernés, car ils ne trouvent pas en ce moment de support de diffusion adéquat.»

Le chercheur compte recourir à un logiciel de gestion de crise – le logiciel Ushahidi – pour en faire un instrument de suivi d'évènements urbains comme les fêtes, les altercations ou les déplacements de groupes. Ushahidi permet de regrouper une multitude de sources d'information multimédia pour faciliter le suivi géographique et temporel d'une situation.

Ainsi, le soi mobile jusque-là ignoré par la communauté environnante trouvera une existence virtuelle dans le Web et pourra voyager de façon permanente jusqu'au bout du monde.

Les trajectoires montréalaises

Dans cet esprit, Simon Harel a mis sur pied avec Marie-Christine Lambert-Perreault (UQAM) et Joël Thibert (Université de Princeton) un colloque interdisciplinaire intitulé «Trajectoires Montréal» qui se tiendra du 20 au 22 septembre. «C'est une occasion de porter un regard critique sur les notions de trajectoire, de mobilité et de récit, au cœur des villes et des banlieues», mentionne-t-il. Cet amoureux de Montréal, à qui l'on doit l'activité Strip-Tease Montréal, tenue l'an dernier au bar de danseuses Café Cléopâtre, en collaboration avec la Maison de l'architecture du Québec, affirme s'intéresser autant au développement des banlieues qu'à l'embourgeoisement des quartiers urbains.

Les trois jours de «Trajectoires Montréal» prévoient des échanges, des explorations et des expérimentations in situ et virtuels. On promet de l'histoire urbaine, de l'urbanisme, de la gastronomie, de l'éthique, des arts et de la littérature au cours des rencontres prévues entre Montréal et Saint-Hyacinthe.

Mathieu-Robert Sauvé

 

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