Mort suspecte de 15 jeunes bélougas du Saint-Laurent durant l'été

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  • Le 17 septembre 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Les chercheurs de la Faculté de médecine vétérinaire qui surveillent la population des baleines blanches depuis 30 ans ont acquis une grande expertise dans l'examen des carcasses de cétacés. (Photo: Marco Langlois)Quinze jeunes bélougas, aussi appelés «veaux», ont été trouvés morts sur les rives de l'estuaire du Saint-Laurent au cours de l'été. C'est un nombre record qui préoccupe les spécialistes. «Habituellement, on compte jusqu'à trois carcasses de veaux de bélougas par été. Depuis 2008, ce chiffre est en hausse et l'on a atteint les neuf veaux en 2010.

 

Cette année, on dépasse ce nombre de 60% et la saison des naissances n'est pas encore terminée», note le Dr Stéphane Lair, professeur au Département de sciences cliniques de la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal et spécialiste de la santé de la faune.

À ces carcasses s'ajoutent celles des adultes. «Annuellement, on nous rapporte de 12 à 15 bélougas échoués et, lorsque la carcasse de l'animal n'est pas trop décomposée, nous pratiquons une nécropsie de manière à documenter les causes de la mort. La surprise, cette année, c'est le nombre élevé de nouveau-nés échoués, ce qui laisse supposer un problème de survie des bélougas naissants.»

Un autre phénomène étonne le pathologiste: la découverte d'un nombre inhabituel de femelles mortes durant la période entourant la mise bas. «De 2010 à 2012, 8 des 15 femelles adultes examinées sont mortes au moment de la mise bas ou tout juste après. Cette fréquence de la mortalité périnatale est de beaucoup supérieure à celle observée pendant les 27 années précédentes, alors qu'on a relevé ce phénomène chez seulement 11% des femelles adultes», mentionne-t-il.

De plus, des analyses sont présentement en cours afin d'évaluer si ces observations ont un lien avec d'autres morts d'animaux sauvages rapportées ces dernières semaines en Gaspésie et sur la Côte-Nord. Pour l'instant, l'examen de trois des veaux échoués cet été n'a pas révélé de signes de blessures ou de lésions qui auraient pu indiquer un processus infectieux. Cela laisse croire que ces jeunes bélougas sont morts de sous-alimentation ou de déshydratation. «Visiblement, ils ont été séparés de leur mère. Celles-ci étaient-elles trop faibles ou intoxiquées? On ne connait pas la réponse pour l'instant.»

Toxines à la loupe

Le fait qu'on a retrouvé des milliers de poissons et de crustacés morts – principalement des lançons mais aussi des maquereaux, du krill et des crabes – entre Les Méchins et Mingan et entre Cap-Chat et Gaspé pourrait signaler la présence d'une efflorescence d'algues produisant des neurotoxines, telle la saxitoxine. En 2008, une «marée rouge» avait fait les manchettes de part et d'autre de l'estuaire quand on l'avait soupçonnée d'avoir causé la mort de milliers d'oiseaux marins, de poissons, de phoques et de cétacés, dont des bélougas. Le Dr Lair avait participé à une enquête en collaboration avec différentes agences dont Pêches et Océans Canada sur la floraison inhabituellement importante des dinoflagellés toxiques Alexandrium tamarense. Cette toxine n'est pas toujours fatale, mais elle peut provoquer des problèmes neurologiques qui expliqueraient que les mères abandonnent leur bébé.

D'autres neurotoxines, dont l'acide domoïque, pourraient aussi être en cause. Celui-ci entraine la mort du fœtus chez les otaries. Pourrait-il agir en fin de gestation chez les bélougas? Possiblement. Cela expliquerait l'augmentation des cas de dystocie, cette «difficulté gênant ou empêchant le déroulement normal d'un accouchement», selon Le Larousse médical. «Un fœtus mort en fin de gestation est beaucoup plus difficile à expulser qu'un fœtus vivant», précise le Dr Lair.

Enfin, une dernière hypothèse a trait à l'accumulation au fil des dernières années de nouveaux contaminants dans les chairs de bélougas, comme les composés polybromés, qui servent entre autres à réduire le risque d'incendie dans les matériaux de construction et d'ébénisterie. Ces composés toxiques pourraient avoir des effets sur la reproduction de l'espèce en diminuant l'activité de la glande thyroïde des femelles. On sait que cette glande est importante dans le processus de mise bas.

Trente ans d'observation

Depuis plus de 10 ans, le Dr Lair est chargé de l'examen post mortem des carcasses de mammifères marins, en remplacement du Dr Daniel Martineau, qui a effectué les autopsies pendant deux décennies à partir de 1982. Avec André Dallaire, vétérinaire pathologiste au Centre québécois sur la santé des animaux sauvages, l'équipe de l'Université de Montréal cumule donc plus de 30 ans de surveillance de la population des baleines blanches.

Les bélougas du Saint-Laurent ont été désignés «espèce menacée» en mars 2000 en vertu de la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables du Québec. Le troupeau de l'estuaire a été décimé par la chasse jusqu'à l'interdiction de cette activité dans les années 60. Les travaux réalisés à la Faculté de médecine vétérinaire ont permis de mettre au jour certains cancers liés à des contaminants présents dans l'habitat du bélouga.

Les inventaires dressés ces dernières décennies donnent à penser que la population, aujourd'hui estimée à un millier de bêtes, n'est pas en voie de se rétablir à son niveau d'avant la chasse. «L'observation de nombreuses carcasses de veaux laisse craindre que cette population puisse faire face à un problème de renouvèlement. Cela démontre bien l'importance de poursuivre le programme de surveillance, dont le financement est menacé.»

Mathieu-Robert Sauvé

 

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