Le Nobel de physique ira-t-il à Gilles Brassard?

  • Forum
  • Le 24 septembre 2012

  • Mathieu-Robert Sauvé

Gilles BrassardDans sa liste annuelle de prétendants aux prix Nobel, l'agence de presse Thomson Reuters place Gilles Brassard parmi les finalistes de la prestigieuse récompense en physique avec deux collègues américains (Charles Bennett, d'IBM, et William Wootters, du Williams College). Les chercheurs ont signé dans Physical Review Letters un article capital sur la téléportation quantique en 1993: «Teleporting an unknown quantum state via dual classical and Einstein-Podolsky-Rosen channels».

 

L'astrophysicien britannique Leigh Canham et les physiciens américains Stephen Harris (Université Stanford) et Lene Hau (Université Harvard) seraient également au fil d'arrivée. Les noms des lauréats seront dévoilés au début du mois d'octobre.

«C'est très flatteur, mais il m'est difficile d'aspirer au prix Nobel de physique, car je ne suis pas physicien et, malheureusement, il n'y a pas de prix Nobel en informatique ou en mathématiques», commente, amusé, le principal intéressé, qui concède que la découverte, faite dans les murs de l'Université de Montréal en novembre 1992, pourrait valoir le Nobel à ses auteurs. «C'est une des découvertes les plus fondamentales du 20e siècle en physique, dit-il sans fausse modestie. Elle s'est immédiatement imposée comme telle, contrairement à mes travaux antérieurs en cryptographie quantique, qui ont mis plusieurs années à être reconnus à leur juste valeur.»

Le comité scientifique de l'agence internationale ne prétend pas se substituer au comité de sélection des prix scientifiques les plus convoités du monde, mais procède à un calcul qui, selon lui, se rapproche le plus de celui de Stockholm. Au cours des 10 dernières années, les prédictions de Thomson Reuters, portant également sur la médecine, la chimie et l'économie, se sont avérées 26 fois. Le comité se concentre sur le 0,1% de chercheurs les plus cités dans leur discipline. L'article de Gilles Brassard et de ses collaborateurs, qui a forcé nombre de physiciens à revoir leur conception de la mécanique quantique, a été cité 5380 fois depuis sa parution, d'après l'agence de presse – Google Scholar, non mentionné, relève plus de 7749 citations, soit plus d'une par jour en moyenne depuis la sortie de l'article il y a 19 ans... M. Brassard tient à souligner le travail de trois collaborateurs de la première heure, étrangement oubliés par Thomson Reuters dans leur prédiction du Nobel: son collaborateur de longue date Claude Crépeau, aujourd'hui professeur à l'Université McGill, le mathématicien Richard Josza (Université de Bristol) et le regretté physicien Asher Peres (Technion Israel Institute of Technology).

«J'ai cru à un spam»

L'informaticien est l'un des deux Canadiens figurant sur la liste de Thomson Reuters avec Anthony Pawson, de l'Université de Toronto (médecine); 13 sont américains, 3 sont japonais et 2 sont britanniques. Joint par courriel le 13 septembre directement par l'agence de presse, M. Brassard a d'abord cru à un pourriel et n'y a pas prêté attention. Plusieurs journalistes, le 19 septembre, ont tenté de lui parler pour commenter la nouvelle qui, aussitôt rendue publique, a circulé sur les réseaux sociaux; plus de 10 000 personnes l'avaient reçue 24 heures après un premier micromessage de l'UdeM sur Twitter. C'est à Forum qu'il a accordé sa première entrevue en profondeur.

En homme pragmatique, l'universitaire a mesuré rapidement ses chances de remporter le Nobel de physique et il considère qu'elles sont minces. Oui, le prix est accordé pour une découverte majeure plutôt que pour l'ensemble de la carrière, contrairement à ce qu'on croit en général. Et il est vrai que des démonstrations expérimentales récentes de téléportation quantique sont venues étayer cette théorie. Par contre, le prix Nobel de physique n'est jamais partagé par plus de trois personnes ni remis à titre posthume; or, six auteurs ont signé l'article de Physical Review Letters, dont cinq sont encore en vie.

Pour le directeur du Département d'informatique et de recherche opérationnelle, Patrice Marcotte, il ne fait pas de doute que Gilles Brassard a l'étoffe d'un Prix Nobel. Ce ne serait qu'une question de temps avant que le comité suédois le reconnaisse.

Couronnement d'un parcours précoce

Âgé de 57 ans, Gilles Brassard a gagné une multitude de prix, mais le Nobel serait un couronnement d'envergure mondiale. Jeune prodige des mathématiques, découvertes grâce à son frère Robert, de six ans son ainé, il maitrise le calcul différentiel et intégral dès l'école primaire. L'Université de Montréal lui ouvre ses portes quand il a tout juste 13 ans et il entre alors au baccalauréat. «L'élégance mathématique» de la cryptographie le séduit durant son doctorat à l'Université Cornell. Il réoriente aussitôt ses études vers cette science du codage jusqu'alors l'apanage des militaires.

Sa rencontre avec Charles Bennett, en novembre 1979, sera déterminante et tient du scénario de film. Quelques jours avant de prononcer une conférence sur la cryptographie à Porto Rico, Gilles Brassard se baigne dans la mer lorsqu'il voit un inconnu s'approcher de lui à la nage. L'homme l'aborde en lui annonçant qu'il connait un moyen de produire des billets de banque impossibles à dupliquer grâce à la mécanique quantique. «Cette rencontre en plein océan a changé ma vie», relate le Montréalais.

De 12 ans son ainé, Charles Bennett avait lu le titre de sa présentation dans le programme et voulait établir un contact sans tarder. Les deux hommes se lient d'amitié et collaborent activement jusqu'à un fameux brassage d'idées en novembre 1992. Inspiré par un article sur la physique quantique qu'il vient de lire, Gilles Brassard invite l'un des auteurs, William Wootters, à présenter ses résultats à Montréal. Il profite de l'occasion pour inviter également Charles Bennett et Claude Crépeau. Durant la conférence, une question est soulevée par M. Bennett, à laquelle M. Wootters ne sait quoi répondre. Les chercheurs s'isolent dans le bureau de M. Brassard pour en discuter. «Vingt-quatre heures ont suffi pour que la théorie de la téléportation quantique soit élaborée», se souvient l'homme de science.

Les chercheurs, aussitôt replongés dans leur quotidien, échangeront des documents de travail entre l'Amérique, l'Europe et Israël; les six auteurs sont alors dans un continuum de déplacement sur lequel le Soleil ne se couche jamais, précise Gilles Brassard. Il n'ont besoin que de 11 jours pour rédiger et soumettre leur article. «Je crois que le principe de la téléportation quantique aurait été découvert tôt ou tard, car il était inévitable. Notre collaboration aura permis de gagner quelques années», dit-il.

Jamais lassé par son travail d'enseignant après 33 ans de carrière (en poste à l'Université à 24 ans et titulaire neuf ans plus tard, il est le plus jeune professeur de l'histoire moderne de l'UdeM à avoir obtenu cette promotion), Gilles Brassard mord dans la liberté que lui confère son poste. À la tête d'une chaire de recherche du Canada en informatique quantique, il poursuit ses travaux sur l'informatique théorique et quantique. Il dirige actuellement une dizaine d'étudiants aux cycles supérieurs, principalement des doctorants, dont la moitié viennent de l'étranger. Ce qui lui procure la plus grande fierté professionnelle, c'est d'apprendre qu'un ancien étudiant vient d'obtenir un poste de professeur dans une université quelque part dans le monde, plaisir qu'il a ressenti plus d'une vingtaine de fois déjà.

Il a décliné sans hésitation les offres venues de l'étranger, appréciant plus que tout la qualité de la vie à Montréal, sa ville natale. Amateur de vélo et de randonnées en forêt, le nobélisable aime cuisiner et écouter de la musique. Surtout, il a un sens de l'humour à toute épreuve, émaillant ses propos sur la physique quantique de rires spontanés.

Les gens sans humour ne sont pas sérieux, dit un adage français.

Mathieu-Robert Sauvé