Marc-Aurèle Fortin à l'UdeM

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  • Le 24 septembre 2012

Marc-Aurèle Fortin, Paysage à Ste-Rose, 1932, Huile sur toile, Collection d'œuvres d'art de l'Université de Montréal (Photo: Daniel Roussel)Au cours de l'été 1940, Marc-Aurèle Fortin se présente à la galerie L'art français, avenue Laurier, à Montréal. Habillé comme un clochard, il prétend être artiste peintre. Sous le regard éberlué des propriétaires, il promet de revenir avec quelques tableaux. L'anecdote, qui fait partie de la légende, marquera le début d'une fructueuse collaboration entre le couple Lange (au nom prédestiné) et celui que certains surnommaient déjà notre peintre des nuages.

 

Né en 1888, Marc-Aurèle Fortin est mort en 1970. Cinq ans plus tard, Lucille Lange faisait don à l'Université de Montréal d'une huile grand format intitulée Paysage à Ste-Rose, dont les couleurs vibrantes, le rendu novateur, l'orme gigantesque et la charrette caractéristique constituent un exemple classique du Fortin dont les collectionneurs raffolent.

Les visiteurs pourront découvrir ou redécouvrir cette œuvre au cours de la rétrospective Marc-Aurèle Fortin: paysages modernes du Québec traditionnel, à l'affiche jusqu'au 9 décembre prochain au Centre d'exposition de l'Université de Montréal. «Il s'agit du seul arrêt montréalais de cette exposition itinérante organisée par le Musée national des beaux-arts du Québec, explique la directrice Louise Grenier, et pour l'occasion nous avons décidé de présenter nos plus beaux Fortin.»

En parallèle à l'exposition, le Centre a donc aménagé une petite section consacrée aux œuvres de Marc-Aurèle Fortin issues de la collection patrimoniale de l'UdeM. Outre le paysage de Sainte-Rose (village natal de l'artiste) et une petite huile intitulée Ferme, on pourra y admirer une aquarelle de la période dite des arbres, Éponges, toute en transparence, très représentative du travail du peintre. Parmi les œuvres sur papier, le visiteur pourra voir également deux scènes urbaines: une Vue du mont Royal acquise en 1990 ainsi qu'une Vue d'Hochelaga datant des années 20, avec au premier plan un rappel du monde rural et derrière l'église et des bâtiments industriels hérissés de quelques signes de modernisation tels poteaux et fils électriques. Comme la plupart du temps chez Marc-Aurèle Fortin, la présence humaine y est réduite au minimum.

«Si Fortin a souvent pris la ville comme sujet, explique Sarah Mainguy, commissaire invitée de l'exposition, il est surtout reconnu pour son attachement au Québec rural. À l'instar de plusieurs artistes québécois du début du 20e siècle, il avait résolu de contribuer à l'établissement d'une peinture canadienne-française vigoureuse et forte, reconnaissable entre toutes.»

Farouche et indépendant, ce fils de juge était taillé pour les défis et les âpres combats. Désapprouvant son choix d'une carrière artistique, son père l'avait déshérité. Aussi, le poète des grands arbres avait 32 ans lorsqu'il a pu se consacrer entièrement à la peinture – jusque-là il avait gagné sa vie comme employé des postes. Solitaire, pauvrement vêtu, il passait ses étés à parcourir la campagne à vélo avec son chevalet et ses tubes de peinture. Bien souvent le Van Gogh québécois séjournait chez l'habitant et en profitait pour croquer les vieilles fermes ou les fameuses maisons au toit pentu héritées du Régime français. Il adhérait à un nationalisme qui tournait le dos au progrès et faisait à travers sa peinture l'apologie des valeurs traditionnelles et du mode de vie ancestral.

Mais Marc-Aurèle Fortin possédait aussi un style qui n'appartenait qu'à lui. Très vite, il s'éloigne d'une représentation fidèle du paysage pour atteindre dans certaines scènes une épuration qui frôle l'abstraction. Avec ses tableaux à fonds noirs ou gris, associés à sa grande période, il réinvente le paysage pour devenir selon son contemporain René Richard «le plus grand technicien et coloriste» de son temps. Ses arbres, surtout, confirment son côté novateur. «C'est ce rendu audacieux qui le rattache aux tendances picturales progressistes», souligne Mme Mainguy. Il y a en outre chez celui que la critique de son temps qualifiait de magicien un enchantement qui suggère la transcendance.

Certaines œuvres de la collection de l'UdeM contiennent «une aura dramatique, voire mystique», note Mme Grenier, comme ce grand paysage de Charlevoix où des rayons lumineux tombent comme des lances sur la verte campagne ou ce ciel menacé par l'orage qui trône au milieu de la trentaine de toiles de l'exposition.

Bien que Marc-Aurèle Fortin soit considéré aujourd'hui comme l'un des maillons essentiels de notre modernité, le Québec de l'après-guerre ne fut pas tendre envers lui. Avec l'émergence de la peinture abstraite et la montée des avant-gardes dans les années 50, ce chantre de la vie champêtre – figuratif de surcroit – a été mis aux oubliettes. Accablé par les problèmes personnels, diabétique et handicapé, exploité par un fondé de pouvoir sans scrupules, le peintre termina sa vie à la une de journaux mais au rayon des faits divers – l'état lamentable dans lequel il avait été maintenu ayant occasionné scandales et procès.

Heureusement, à l'aube du 21e siècle, sa fortune critique brille de nouveau de sorte que ses grands tableaux s'arrachent présentement à plus de un demi-million de dollars dans les salles des ventes. «Son cas n'est pas unique, précise Mme Grenier. Il s'agit d'un mouvement généralisé. On peut le constater par le nombre important d'expositions consacrées aux artistes qui ont précédé l'avènement de l'art contemporain.» Comme les impressionnistes, Marc-Aurèle Fortin aura bénéficié de cet engouement-là.

Hélène de Billy
Collaboration spéciale

 

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